Bob Rae, le plus facile à battre

Ottawa — La course au leadership libérale bat encore son plein, mais le Parti conservateur a déjà choisi son cheval. Selon une analyse de l'organisateur électoral en chef de Stephen Harper, il serait préférable que le PLC porte à sa tête Bob Rae parce que celui-ci deviendrait... plus facile à battre en campagne électorale.

Dans un mémo de quatre pages dont Le Devoir a obtenu copie, le directeur des opérations politiques du Parti conservateur, Doug Finley, en vient à la conclusion que les militants conservateurs devraient prier pour que leurs adversaires libéraux élisent M. Rae et non Michael Ignatieff. Le document, portant uniquement sur la course libérale, est daté du 12 septembre 2006.

«En me basant sur les recherches initiales menées jusqu'à présent, j'aimerais beaucoup que Bob Rae soit notre adversaire à la prochaine élection, écrit Doug Finley à l'intention de ses troupes conservatrices. Le candidat au leadership libéral qui me préoccupe le plus est Michael Ignatieff, pour toutes les raisons évoquées plus haut. [Stéphane] Dion et [Gerard] Kennedy pourraient devenir de formidables compétiteurs à long terme, mais cela dépendra si les libéraux sont prêts à siéger dans l'opposition et laisser ces deux hommes devenir des leaders nationaux.»

Les «raisons évoquées plus haut» que cite M. Finley, ce sont les résultats de focus groups organisés au cours du mois de juillet à travers le pays, ycompris le Québec. Les personnes retenues pour participer à ces groupes d'opinion étaient des électeurs susceptibles, d'une élection à l'autre, de passer du Parti libéral au Parti conservateur. Ils leur ont fait visionner des conférences de presse, discours et autres événements publics de Stéphane Dion, Michael Ignatieff, Gerard Kennedy et Bob Rae.

M. Finley rédige dans son mémo une conclusion pour chacun des candidats. Le défi de Bob Rae, écrit-il, sera de convaincre les Ontariens de 35 ans et plus qui l'ont connu en tant que premier ministre néo-démocrate. «Dans un groupe de Colombie-Britannique, un participant s'est même décrit comme un "Rae-fugié" qui a quitté l'Ontario au début des années 1990 pour la Colombie-Britannique. Même si les participants de cette province n'avaient pas de sentiments particulièrement négatifs envers M. Rae, cet ex-Ontarien était plus qu'heureux de les informer. Je suppose que cela arrivera dans d'autres parties du pays pendant une élection.»

En outre, M. Finley estime qu'il ne serait pas nécessaire de financer une campagne publicitaire pour rappeler aux Canadiens les plus mauvais coups de Bob Rae. «Il y a des centaines de milliers d'électeurs susceptibles de passer du PLC au PCC dans quelques douzaines de circonscriptions clés qui ont de mauvais souvenirs de Bob Rae. Les pertes libérales parmi ces indécis dépasseraient largement les gains hypothétiques que le Parti libéral pourrait effectuer auprès des électeurs oscillant entre le PLC et le NPD si Bob Rae devenait chef.»

Michael Ignatieff, au contraire, est présenté comme le leader libéral qui compliquerait le plus la tâche à Stephen Harper, en particulier dans sa tentative de ravir des sièges dans les régions urbaines. «Son attrait est particulièrement fort parmi les universitaires de classe moyenne ou moyenne-élevée vivant en région urbaine que nous espérons rallier dans des circonscriptions telles que Don Valley-Ouest, Vancouver-Ouest-Sunshine Coast et Lac Saint-Louis.»

Ces trois circonscriptions ont été remportées par les libéraux John Godfrey (Toronto, majorité de 11 000 voix), Blair Wilson (Vancouver, 1000 voix) et Francis Scarpaleggia (Montréal, 11 400 voix). «Plus les gens le regardent aller, plus les gens aiment ce qu'ils voient», écrit encore M. Finley à propos de M. Ignatieff.

Michael Ignatieff dévoilait d'ailleurs son programme environnemental hier, lequel est similaire à celui révélé en partie par Stephen Harper en entrevue avec Le Devoir la veille, en ce sens que la lutte aux changements climatiques n'en constitue pas l'élément principal. Michael Ignatieff veut réduire le smog urbain et couper de moitié les émissions de gaz à effet de serre d'ici... 2050.

M. Finley, qui est aussi l'époux de la ministre fédérale des Ressources humaines Diane Finley, était en vol pour l'Alberta hier et n'a pas pu répondre aux questions du Devoir. À son bureau, on confirme toutefois que ce genre d'analyse «est quelque chose que l'on fait, en particulier dans un contexte de gouvernement minoritaire. Cela fait partie de notre planification que d'anticiper les résultats du congrès». Le mémo permet de constater que les conservateurs accordent beaucoup d'importance à la course libérale. Outre les focus groups, une série de sondages sont prévus d'ici le vote final, en décembre.

Il a été impossible de déterminer avec précision qui a reçu ce mémo, celui-ci étant simplement adressé à «CPG». Ce mémo a été anonymement transmis au Devoir et toutes les théories sont permises pour comprendre qui avait intérêt à le rendre public.

En ce qui concerne Stéphane Dion, l'organisateur conservateur conclut qu'il «apparaît plus populaire auprès des Québécois ordinaires que ne le laisser penser l'establishment médiatique de la province. Et même si les gens estiment qu'il fait partie de la vieille clique Chrétien-Martin, très peu croient qu'il avait les mains dans la jarre à biscuits que représentaient les commandites».

Le mémo ajoute toutefois que sa maîtrise de l'anglais a paru insuffisante à certains participants, rendant sa candidature «plus difficile à vendre à l'extérieur de la province». «Il a été couronné comme le candidat le plus ennuyeux. Comme un participant de Coquitlam l'a dit: il rend Harper excitant!»

Quant à M. Kennedy, Doug Finley en arrive à la conclusion que «les gens adorent Gerard Kennedy sur papier... jusqu'à ce qu'ils le voient en action.» Il a l'air, selon les mots d'un participant, de provenir des «ligues mineures». M. Finley en conclut que ce candidat pourrait devenir menaçant seulement si le Parti libéral était prêt à poireauter dans l'opposition encore quelques mandats.