Le onzième sommet de la Francophonie s'ouvre à Bucarest - Réplique cinglante de Harper à Martin

Bucarest — C'est dans une atmosphère de tension marquée par l'absence des représentants libanais que s'ouvre ce matin le onzième sommet de la Francophonie. Lors de ce premier sommet organisé en Europe de l'Est, les 33 chefs d'État et de gouvernement présents ainsi qu'une vingtaine d'autres représentants de pays membres doivent officiellement discuter d'éducation et de nouvelles technologies. Mais ils sont beaucoup plus préoccupés pour l'instant par la crise provoquée par le refus du président libanais Émile Lahoud de laisser venir à Bucarest le représentant du premier ministre élu Fouad Siniora.

Dans l'ensemble, les 53 pays membres ont choisi de faire bloc autour de la Roumanie. Invoquant l'esprit de la résolution 459 de l'ONU, ce pays a décidé de ne pas inviter le président Lahoud, connu pour ses liens étroits avec la Syrie, mais plutôt le nouveau premier ministre élu Fouad Siniora. Le président libanais a d'ailleurs accusé la Roumanie d'avoir obéi au diktat du président français Jacques Chirac.

C'est au beau milieu de cette polémique que le premier ministre canadien a atterri hier matin à Bucarest. Dès son arrivée, Stephen Harper a rencontré le président roumain Traian Basescu au palais présidentiel. Sans appuyer ouvertement le choix de boycotter le président Lahoud, Stephen Harper a vanté à plusieurs reprises «l'excellente» organisation de ce sommet. «C'est la décision du pays hôte. Cela n'empêche pas du tout le Liban d'avoir un représentant. [...] C'est leur décision.»

Les deux hommes se sont félicités de l'engagement de leurs pays respectifs en Afghanistan. Stephen Harper a complimenté la Roumanie, qui a récemment ajouté 190 hommes au contingent de 600 soldats déjà présent là-bas. Le président Basescu a vanté «la coopération des troupes canadiennes et roumaines».

Stephen Harper n'a pas souhaité répliquer aux propos du président pakistanais Pervez Musharraf, qui a déclaré que les Canadiens se plaignent sans cesse de leurs pertes au Liban. Il a par contre été cinglant envers l'ancien premier ministre Paul Martin, qui a déclaré au Toronto Star que la mission canadienne en Afghanistan avait dévié de son objectif initial de reconstruction du pays.

«Nous sommes aujourd'hui responsables de la mission que M. Martin a confiée à nos troupes. Quand un membre de l'OTAN prend une telle décision, il doit en assumer toute la charge et s'y tenir. Le fait que M. Martin n'ait pas été en mesure de le faire, comme dans de nombreux autres dossiers, aide à comprendre pourquoi il n'est plus premier ministre.»

En fin de journée, Stephen Harper a inauguré la nouvelle chancellerie de l'ambassade canadienne à Bucarest. Lors de son allocution, le premier ministre sortant du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord, était à ses côtés alors que Jean Charest, pourtant dans la salle, brillait par son absence. Ses conseillers ont excusé le premier ministre québécois en prétextant que sa veste était mouillée. D'autres y ont vu la manifestation d'un froid entre les deux hommes, qui se titillent depuis plusieurs jours sur la question du déséquilibre fiscal. Aux sommets de la Francophonie, on a par ailleurs rarement vu un premier ministre québécois monter sur scène avec son homologue fédéral sans avoir un droit de parole équivalent.

Plusieurs observateurs craignent que l'attitude manifestée par le premier ministre canadien lors de la guerre du Liban ne contribue à isoler le Canada au sein du club francophone. Ce n'est pas l'opinion des conseillers qui entourent Stephen Harper. «On ne peut pas être isolé, dit l'un d'eux, car on défend la position du G8.»

Dans la journée, Jean Charest a inauguré un jumelage entre l'école internationale de Laval et le collège Mihai Viteazul de Bucarest. Les 200 élèves réunis pour l'occasion dans l'amphithéâtre de l'école ont pu dialoguer par Internet avec les élèves québécois. Le Québec a offert à l'école roumaine 300 livres ainsi que du matériel électronique. L'initiative vise à favoriser l'apprentissage du français. On estime en effet que le quart de la population roumaine parle toujours français. Celui-ci est encore très largement étudié à l'école, même s'il est de plus en plus remplacé par l'anglais.

Plus tard, le premier ministre québécois a déploré l'absence du Liban tout en soulignant qu'il n'était pas question de contester la décision de la Roumanie. «Il y a un président au Liban et il y a un premier ministre. On peut remettre en question les légitimités, mais il y a un président et un premier ministre», a dit M. Charest.

Au sujet des déboires canadiens en Afghanistan, M. Charest a adopté un ton compréhensif. «Nous avons consacré des ressources à l'Afghanistan car nous avons une responsabilité internationale. Ce n'est pas une situation facile. [...] Il faut faire attention de ne pas juger trop tôt ce qui se passe en Afghanistan.»

Quant à savoir quel gouvernement, d'Ottawa ou de Québec, sera responsable du prochain sommet de la Francophonie, qui se tiendra à Québec en 2008, Jean Charest parle d'une responsabilité partagée. «On va en discuter, mais ce sera un partenariat. Les statuts qui régissent la Francophonie prévoient que c'est un pays hôte qui reçoit. Mais au-delà des statuts, il y a un partenariat qui doit se faire et se concrétiser entre le Québec et le gouvernement du Canada.»

Pour le porte-parole de Stephen Harper, Dimitris Soudas, la responsabilité du prochain sommet ne fait aucun doute. «Le Canada est responsable de ce sommet!»

Au cours des prochains jours, l'administrateur de l'Organisation internationale de la Francophonie, le Québécois Clément Duhaime, présentera un rapport aux délégations à la suite de sa récente mission au Liban. Hier, Le président Jacques Chirac a appelé les villes francophones à aider Beyrouth à «retrouver son éclat et sa magie». Les pays membres feront aussi le point sur la ratification du traité adopté à l'UNESCO sur la diversité culturelle.

La popularité de la Francophonie ne se dément pas. Cinq nouveaux pays (Serbie, Soudan, Ukraine, Mozambique, Thaïlande, Malte) ont demandé le statut d'observateur. L'Albanie, la Macédoine, Andorre et la Grèce veulent quant à elles devenir membres de plein droit.

Correspondant du Devoir à Paris