Entretien au Devoir - Le Québec ne doit pas trop attendre de Bob Rae

Bob Rae se présente comme le pragmatique de la course libérale.
Photo: Bob Rae se présente comme le pragmatique de la course libérale.

Il n'y a pas que sur les ambitieuses réformes constitutionnelles que Bob Rae, prétendant à la chefferie libérale, lève le nez. S'il devient comme il le souhaite le prochain premier ministre fédéral, il s'abstiendra de convoquer de «grandes conférences» sur le déséquilibre fiscal, par exemple, afin de contenir les attentes. Ainsi, entre le flamboyant Michael Ignatieff et le studieux Stéphane Dion, Bob Rae espère s'imposer comme le pragmatique dans cette course. Un pragmatique nécessaire pour faire contraste en campagne électorale avec l'idéologue Stephen Harper.

«Il faut éviter les grandes conférences si on peut!, lance M. Rae au cours d'une entrevue éditoriale avec Le Devoir. Il faut éviter les grands moments où on promet de régler les problèmes pour toujours ou pour plusieurs années. [...] Le problème que j'ai, et c'est peut-être une leçon que j'ai tirée de mon expérience, c'est surtout qu'il ne faut pas créer des attentes tout à fait irréalistes. On est mieux de procéder pas à pas.»

Bob Rae se dit donc en faveur du règlement du déséquilibre fiscal, qu'il perçoit entre les trois ordres de gouvernements, mais par étapes, par exemple en finançant les infrastructures municipales. Cette approche terre-à-terre émaille tout le discours de Bob Rae, que les sondages donnent deuxième dans cette course à huit. Son passage au NPD et sa traversée aux premières loges de la tourmente constitutionnelle des années 1980 et 1990 ont été pour beaucoup dans l'acquisition de cette conviction que la gouvernance est affaire de petits gestes plutôt que de grandes théories.

«Le NPD n'est pas à l'aise avec le pouvoir, dit celui qui a dirigé l'Ontario à titre de chef de ce parti. Il préfère l'opposition, il préfère la pureté idéologique.» Ce qui explique qu'il ait quitté ce navire et joint le Parti libéral du Canada. Et c'est ainsi que s'il est porté à sa tête le 2 décembre prochain, il se présentera aux électeurs comme une alternative pragmatique au premier ministre conservateur, qu'il considère comme «un homme d'idéologie».

M. Rae a déjà dit haut et fort, notamment au débat des candidats à Québec, il y a deux semaines, qu'il ne consacrerait pas d'énergie au dossier constitutionnel — voué à l'échec selon lui— s'il est élu. Proposera-t-il alors un autre type de réforme susceptible de convaincre les Québécois tentés par les sirènes souverainistes? Bob Rae refuse les prémisses du débat.

«On dit toujours: "Qu'allez-vous promettre encore au Québec? Qu'allez-vous encore donner au Québec?" Ce n'est pas une question de donner ou promettre. C'est parler avec une certaine passion du Canada et avec un sens d'où on veut aller.» Selon lui, «il faut que le fédéral s'attaque concrètement, et non de façon abstraite ou de façon nécessairement constitutionnelle, aux préoccupations des gens», et cela passa en l'occurrence par la fiscalité et les programmes.

Dans la continuité

L'ex-premier ministre ontarien entend faire miroiter aux Québécois «l'avantage fédéraliste». De toute façon, le mouvement souverainiste existera toujours, et il serait illusoire selon lui de croire que les fédéralistes pourraient le contenter. «Le nationalisme québécois est une réalité qui existe, qui est là. Ça ne disparaîtra pas dans un jour. C'est quelque chose avec laquelle on doit travailler. On va travailler avec l'existence de certaines idées. Mais moi, je n'accepte pas la notion que le fédéral soit toujours sur la défensive, que si le fédéral n'offre pas encore de l'argent ou quelque chose... Ce n'est pas comme cela qu'on doit agir.»

Son passage au Nouveau Parti démocratique lui a-t-il laissé des réflexes centralisateurs? Là encore, Bob Rae se braque à l'utilisation de ces mots ou concepts clés vidés de leur sens par trop d'années d'utilisation partisane. «Est-ce que mon appui [au lac Meech] était centralisateur? Est-ce que mon appui à Charlottetown était la preuve d'une vision centralisatrice? [...] Je crois que j'ai démontré, pas seulement dans un discours à Québec, comme M. Harper, mais tout au long de ma vie politique, non seulement mon ouverture, mais mon engagement envers un fédéralisme qui est ouvert et flexible.»

Reste que diverses facettes du discours de M. Rae semblent difficiles à réconcilier. D'un côté, il refuse l'étiquette de centralisateur qui empiétera dans les champs de compétences provinciales, mais de l'autre, il parle de la nécessité d'intervenir dans des domaines tels l'éducation post-secondaire, les coûts des médicaments dans les provinces atlantiques ou encore les infrastructures.

Là encore, l'homme offre en garantie son pragmatisme et rappelle que lorsqu'il avait participé à la réorganisation des services de collecte de sang au Canada, il avait de bonne grâce accepté la création de l'organisme distinct Héma-Québec.

Bob Rae accepterait la mise en place pour les provinces d'un mécanisme formel de retrait de programmes fédéraux, mais «jusqu'à un certain point». «Il faut s'assurer qu'il y a une équivalence.» Et à ceux qui objectent que les discussions en vue de ce genre de retrait ont été ardues sous les précédents gouvernements libéraux fédéraux, notamment avec le Québec dans le dossier des garderies, le politicien rétorque que «c'est normal». «Le Canada, ce n'est pas un pays facile à gouverner!»

À plusieurs reprises pendant l'entrevue, Bob Rae parlera de l'importance d'unir les troupes libérales. Il rappelle à cet égard que les trois candidats s'étant désistés jusqu'à présent de la course à la chefferie (Maurizio Bevilacqua, Carolyn Bennett et, lundi à peine, Hedy Fry) l'ont tous rejoint. «C'est pas mal!», s'enorgueillit-il.

Il va même jusqu'à dire qu'il s'inspirera des idées formulées par ses adversaires pour construire la plate-forme électorale du PLC en vue de la prochaine élection. Réussira-t-il à faire oublier aux Québécois le scandale des commandites, surtout quand un des candidats de la course, Joe Volpe, accumule les accusations de magouillage électoral? Pour M. Rae, la page est tournée. «L'autre élection en était une de punition et de protestation. La prochaine élection en sera une de choix fondamentaux. [...] Si on veut avoir une élection sur le passé, on va l'avoir, mais moi, je pense qu'on doit l'avoir sur l'avenir.»
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 27 septembre 2006 16 h 34

    C'est non

    Selon monsieur Rae il ne faut pas en promettre trop au Québec. C'est donc non à nos attentes (pour ceux qui en ont encore) et il faut comprendre qu'ils (les Canadiens) répondrons à leur vision centralisatrice.

    Nous devrons donc nous dire oui car nous sommes ouvert au monde, ce qui n'est pas le cas pour le Canada qui se ferme à nos attentes.