Entretien au Devoir - Dion fustige Ignatieff le naïf

Au cours d’un entretien qu’il a accordé au Devoir hier, Stéphane Dion a dit estimer qu’il ferait un chef et un premier ministre plus réaliste et plus prudent que Michael Ignatieff.
Photo: Jacques Nadeau Au cours d’un entretien qu’il a accordé au Devoir hier, Stéphane Dion a dit estimer qu’il ferait un chef et un premier ministre plus réaliste et plus prudent que Michael Ignatieff.

Le seul candidat québécois dans la course à la direction du Parti libéral fédéral, Stéphane Dion, estime que son parti commettrait une erreur en élisant à sa tête Michael Ignatieff, donné favori, parce que celui-ci fait preuve d'une grande «naïveté» dans sa lecture des questions internationales. Il désapprouve aussi sa décision de se lancer dans la course alors qu'il arrive tout droit du milieu universitaire qui prépare mal, selon lui, à la collégialité ministérielle.

Au cours d'une entrevue éditoriale avec Le Devoir hier, Stéphane Dion s'en est pris vertement au jugement de son rival. «Les positions que j'ai prises [pendant la course et lors de son passage au gouvernement] donnent une certaine garantie que j'aurais un jugement préférable à celui de Stephen Harper et de certains autres candidats de la course», a expliqué-t-il.

Invité à donner des noms, M. Dion a évoqué l'invasion irakienne que le gouvernement libéral dont il faisait partie avait refusé de cautionner en y participant et que M. Ignatieff, qui enseignait alors à Harvard et écrivait régulièrement des textes dans le New York Times, avait appuyée avec force.

«Le jugement de M. Chrétien et le mien était qu'on risquait de créer beaucoup plus d'insécurité que de sécurité en allant en Irak», rappelle M. Dion à qui l'actualité tend à donner raison. M. Dion s'en prend surtout à l'excuse qu'offre aujourd'hui M. Ignatieff, à savoir qu'il avait été témoin des abus du régime irakien envers la communauté kurde et qu'il s'était promis de toujours se porter à leur défense. Enjolivement de la réalité, l'accuse M. Dion. «J'ai lu vos écrits en 2002, 2003, 2004 et 2005, et j'ai bien de la difficulté à trouver des Kurdes!» À l'époque, rappelle M. Dion, M. Ignatieff justifiait cette intervention d'abord au nom de l'éradication des armes de destruction massive, ensuite du maintien de la stabilité de la région, enfin au nom de la propagation de la démocratie.

«Ce désaccord entre lui et moi sur l'utilisation de la force en Irak traduit que je serais un chef et un premier ministre plus réaliste et plus prudent quant à l'utilisation de la force pour imposer la démocratie. Je crois que M. Ignatieff se fait le champion libéral d'une thèse naïve quant à l'utilisation de la force pour étendre la démocratie et que je n'ai pas cette naïveté.» M. Ignatieff devenu chef nuirait-il donc au Parti libéral si la prochaine campagne électorale devait porter sur l'orientation que donne le gouvernement conservateur à la politique étrangère canadienne? «Je ne dirais pas un danger. C'est un état de naïveté dont il pourrait se corriger, mais au moment où il faut choisir un chef, le fait que j'ai demandé un cessez-le-feu immédiat [lors de la crise estivale au Liban] est aussi quelque chose qui plaide en ma faveur.»

M. Dion estime en outre, pour être passé par là il y a 10 ans, qu'un professeur fraîchement sorti de l'université n'est pas mûr pour diriger un parti et un pays. «Chaque candidat fait sa propre évaluation», lâche-t-il, une référence à peine voilée à son adversaire qui enseignait encore il y a un an à Harvard. «Je ne suis pas ici pour parler contre les autres candidats», finira-t-il par dire.

Pas ici pour parler contre les autres candidats. Il est comme cela, Stéphane Dion. Depuis le début de cette longue course à la direction du Parti libéral, l'ex-ministre sous Jean Chrétien et Paul Martin accumule les annonces de politiques sans se préoccuper de ses adversaires. Et lentement, il fait son chemin. Sondage après sondage, celui à qui peu de gens au Québec accordaient la moindre chance en début de course arrive bon troisième, tout juste derrière Michael Ignatieff et l'ex-premier ministre ontarien Bob Rae. Le dernier en date, effectué par Ekos pour le compte de La Presse et du Toronto Star, place M. Dion troisième avec 17 % derrière le duo Ignatieff-Rae ex aequo à 25 %. Il est aussi le deuxième choix de 27 % des militants, comme M. Rae.

Son passage à l'Environnement, et en particulier le doigté avec lequel il a présidé en décembre la conférence internationale de Montréal sur les changements climatiques, lui a fourni l'occasion de se refaire une image. «Sans doute que je m'améliore comme le bon vin», dit-il à la blague. «J'ai gagné le respect de beaucoup de gens», croit-il et, avec le respect, est venue l'affection. L'air est à la promotion de l'environnement, et M. Dion en a fait son cheval de bataille dans cette course.

Son premier projet de loi s'il était porté au pouvoir? Une fiscalité verte qui favoriserait l'achat d'objets moins polluants et de machines à faible consommation énergétique. Respectera-t-il les cibles de réduction des gaz à effet de serre contenues dans le protocole de Kyoto? Seulement s'il prend le pouvoir «au début de 2007». «Si par contre c'est en 2008, je ne crois pas que ce soit possible» de respecter le premier échéancier de 2012. De là à promettre de renverser le gouvernement dès le début de l'année prochaine pour mettre son plan à exécution, il y a un pas que M. Dion ne franchit pas. «Non, je pense que les Canadiens ne veulent pas forcément qu'on déclenche les élections, mais les astres s'alignent vers la possibilité qu'il y ait des élections autour du prochain budget.» Soit quelque part en février ou mars.

Le bon vieux Dion

Stéphane Dion aura donc réussi à faire oublier l'agacement qu'il provoquait chez certains Québécois lors de son passage aux Relations intergouvernementales canadiennes. Pourtant, l'homme n'a pas changé. Un segment de près de 25 minutes d'entrevue sur le statut du Québec au sein de la fédération canadienne permet de constater à quel point il combat la thèse souverainiste avec autant de rationalité qu'avant. À la passion, M. Dion oppose les arguments intellectuels. Lorsqu'on lui demande comment il fera pour gagner le coeur de ces Québécois ambivalents sur la sempiternelle question constitutionnelle, M. Dion répond: «Quel changement concret voulez-vous?»

Que les militants libéraux se le tiennent donc pour dit. Si Stéphane Dion prend la barre du parti, pas question de tendre une quelconque perche aux nationalistes mous qui ferait office de contrepoids aux promesses de Stephen Harper (qui l'ont si bien servi au Québec avec l'élection de 10 députés). «Le Canada ne sera pas une "fédération du nirvana", reconnaît-il, mais il ne va pas trop mal non plus. «Il est possible que le Canada se trouve un jour sans mouvement indépendantiste fort au pays [...], mais je ne suis pas prêt à concéder quelque chose en quoi je ne crois pas. Et je ne crois pas que le Canada a un besoin existentiel d'une méga-réforme constitutionnelle. Je ne suis pas prêt à concéder qu'il faut à tout prix changer la Constitution pour que ce pays mérite de rester uni.»
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 26 septembre 2006 11 h 36

    Le Canada?

    Monsieur Dion dit qu'il ne croit pas que le Canada a besoin d'une réforme constitutionnelle pour garder le Québec dans son giron. Il a raison. Ce n'est pas le Canada qui a besoin d'une réforme constitutionnelle, c'est le Québec qui en a besoin pour briser celle de 1982 qu'il n'a pas accepté car, non seulement elle ne le reconnait pas mais elle le minorise davantage avec son multiculturalisme. Le Québec a le choix entre faire parti du folklore Canadien ou de faire parti du Conseil des Nations.