Les semi-automatiques, la bonne ou la mauvaise cible?

Il n'est jamais rassurant ni facile de s'attaquer à des images ou à des symboles fortement ancrés dans la population. Mais je vais oser le faire aujourd'hui parce que mon expérience de chasseur et des armes m'incite moralement à rectifier un grand nombre de demi-vérités, voire de faussetés véhiculées par rapport à la tragédie du Collège Dawson.

Tout le monde convient que les armes ne sont pas des jouets et que leur usage doit être contrôlé. On exige un permis pour conduire une voiture. À plus forte raison, la société a le droit d'exiger un minimum de formation pour les propriétaires d'armes à feu. Mais le permis de conduire n'empêche ni les chauffards de brûler les feux rouges ni de véritables criminels de conduire complètement saouls, voire sans permis.

Le débat soulevé par le drame du Collège Dawson met enfin l'accent sur le problème central: la personne qui tient l'arme et la façon de repérer les utilisateurs dangereux. N'étant pas psychologue, je n'entrerai pas dans ce débat. Mais on se doit de constater que notre réflexion sur ces questions n'est ni fondamentale ni rigoureuse, obéissant plutôt à la loi primordiale des clichés médiatiques, nouvelle version de ces lynchages publics d'autrefois.

En effet, si le tueur de Dawson avait eu en main des armes non enregistrées, les médias fondraient sur les collectionneurs d'armes, les amateurs de tir, les chasseurs, etc. Mais comme les armes étaient enregistrées, cela porte un dur coup à la crédibilité de cette mesure pourtant décrite à l'époque comme le moyen le plus efficace d'endiguer le problème, malgré ce qu'en disent partout les gens qui s'y connaissent en armes. Pourtant, les données de base du problème sont strictement les mêmes qu'au temps du drame de Poly. Mais cette fois-ci, les médias se sont trouvé un autre os.

Le deuxième phénomène que nous apprend cette crise sociale est encore plus désolant. On entend des gens sérieux, en situation d'autorité et ayant d'importants mandats d'intérêt public dire à peu près n'importe quoi sur la question, chacun devenant une autorité instantanée. Que dirait-on d'un chef de parti qui ferait des déclarations sur un dossier environnemental tout en étant complètement dans le champ par rapport aux données techniques du problème?

Or combien de porte-parole de partis politiques, qui débattent publiquement des problèmes relatifs aux armes à feu, ont suivi le cours de base sur leur usage ou requis l'avis d'experts pour ne pas parler à travers leur chapeau? J'aimerais beaucoup lire l'analyse qui explique le changement de cap du premier ministre Jean Charest sur la question de l'enregistrement des armes de chasse. Le chef du Bloc, Gilles Duceppe, n'est pas en reste. Il a déclaré sans sourciller: «Pourquoi les armes semi-automatiques utilisées dans les clubs de tir ne restent-elles pas dans les clubs de tir? On pourrait obliger les clubs à avoir des casiers sécuritaires qui s'ouvrent avec deux clés, l'une détenue par le propriétaire de l'arme et l'autre par un employé du club, comme les casiers de sûreté des banques.» Le chef du NPD, Jack Layton, a quant à lui plaidé pour l'interdiction pure et simple des armes semi-automatiques.

Si Gilles Duceppe avait été conseillé par quelqu'un qui a suivi un cours de niveau 101 en matière d'armes, il aurait su que 99 % des armes semi-automatiques appartenant aux chasseurs ne passent jamais par les clubs de tir, si ce n'est marginalement afin d'ajuster les mires avant la chasse. M. Duceppe met ici sur le même pied les fusils semi-automatiques utilisés pour la chasse au canard et les armes militaires ou paramilitaires semi-automatiques utilisées par des civils, précisément le type d'arme utilisé par Marc Lépine et Kimveer Gill. Si on accédait à sa proposition, il faudrait multiplier par dix les clubs de tir et les transformer en forteresses policières. La proposition de Jack Layton dénote une méconnaissance encore plus grave du dossier.

Deux questions sont soulevées par ces trois déclarations: l'enregistrement est-il efficace et souhaitable et doit-on concentrer le débat sur les armes semi-automatiques?

Je ne pense pas, personnellement, qu'il faille mettre fin à l'enregistrement des armes de chasse, même si le tamisage actuellement en vigueur est vexatoire et discriminatoire tout en procédant souvent d'un profilage social tellement primaire qu'il faut le comparer aux catégories bancales d'analyse psychologique de la GRC dans le dossier de Maher Arar.

Par contre, il faudrait décriminaliser la procédure d'enregistrement des armes à feu, ce qui accroîtrait de façon importante son acceptabilité parmi les chasseurs au Canada, assainirait grandement le débat et constituerait un compromis plus acceptable que le fait d'abolir le registre constitué à trop grands frais. À l'heure actuelle, c'est un acte criminel de ne pas transporter avec soi l'enregistrement de chaque arme utilisée à la chasse. Comme on change souvent d'arme selon les lieux, les gibiers et les circonstances, aussi bien dire que la veste de chasse doit se doubler d'un classeur! Très peu de chasseurs se plient à cette exigence qui en fait des criminels en puissance pour une exigence bêtement administrative. Il suffirait que la loi exige le permis de possession d'arme, l'équivalent du permis de conduire, pour que n'importe quel policier puisse vérifier sur place en quelques secondes l'enregistrement d'une arme. Les infractions de nature administrative à cette loi pourraient tout simplement être liées à des amendes, comme le fait de n'avoir pas renouvelé son permis de conduire, et cesser d'enclencher des accusations au criminel.

Mais une question centrale subsiste: les fameuses armes semi-automatiques, devenues une véritable fixation dans laquelle se résorbent toutes les craintes raisonnées ou irraisonnées de ceux qui ne connaissent rien aux armes. Mais le mot est là, synonyme de puissance meurtrière ancré dans l'imaginaire populaire par les Rambo et autres Schwarzenegger. Mais revenons aux faits.

Une arme semi-automatique tire théoriquement plus rapidement qu'une arme à répétition. Mais beaucoup de tireurs expérimentés vont tirer presque aussi vite avec une arme à répétition mais... avec une précision beaucoup plus grande. Et beaucoup d'armes à répétition, comme celles à canons juxtaposés, sont tout aussi rapides. À la chasse, quand on entend une série de coups de feu très rapprochés, tous les chasseurs savent qu'un autre gibier vient d'être sauvé grâce à l'usage d'une arme semi-automatique. C'est probablement ce qui a sauvé d'une mort certaine plusieurs des personnes blessées par les tireurs fous de Columbine à Dawson. Sauf de rares tireurs maîtres de leurs nerfs et fort expérimentés, les utilisateurs de semi-auto tirent trop vite. Et un tireur fou, aux prises avec le stress d'un moment de folie sans équivalent dans sa vie, n'est évidemment pas capable de faire preuve de maîtrise. Or, comme le recul de l'arme soulève le canon, il est rare, sinon impossible, que le tir suivant soit encore dans la ligne de visée. En clair, plus on tire vite — et le semi-auto incite à le faire —, plus on tire à côté de la cible et plus on se retrouve rapidement à court de munitions. Les militaires contournent la difficulté en utilisant de gros chargeurs, interdits à la chasse et généralement impossibles à installer sur une arme de chasse ou non disponibles sur le marché.

Le vrai problème, celui que tout le monde contourne encore au Canada depuis Poly, c'est la vente et l'utilisation d'armes militaires ou paramilitaires modernes par des civils dotés des permis autorisant la possession d'«armes à autorisation restreinte». Quiconque aime faire du tir parce que c'est une activité d'adresse qui exige une énorme maîtrise de soi, musculaire et psychologique, peut le faire avec des armes de chasse ou des pistolets classiques. Les chargeurs de trois à cinq balles, dont sont équipées les armes de chasse, constituent un boîtier de transport sécuritaire, compatible avec les exigences de la chasse. Le fait de limiter la capacité des chargeurs par la loi, ce qui est présentement le cas, n'empêchera jamais un irresponsable de s'en procurer un plus gros de capacité militaire. Or ces gros chargeurs sont disponibles pour les armes de guerre, ce qui n'est pas le cas des armes de chasse, semi-automatiques ou pas.

Mais même si les armes militaires ou paramilitaires étaient interdites d'usage dans les clubs, comme les armes classées prohibées par le Code criminel (par exemple, une arme automatique comme l'AK-47), il y aura encore des meurtres commis avec des armes, légales ou pas, ou par d'autres moyens technologiques tout aussi dévastateurs. Le resserrement des normes de sécurité applicables aux automobiles n'empêche pas, de la même façon, les vitesses et les dépassement fous qui tuent autant de gens. Mais si on doit légitimement accroître les contrôles susceptibles de produire des résultats tangibles, le fait d'interdire des activités légitimes parce qu'on assume mal ses craintes irraisonnées n'est tout simplement pas plus légitime, d'où ce dialogue de sourds, absolument contraire à l'intérêt public, qui se poursuit présentement entre chasseurs et non-chasseurs, par politiciens interposés.