L'entrevue - L'historique diatribe de Louis O'Neill

Louis O’Neill, ancien ministre de la Culture sous le gouvernement de René Lévesque.
Photo: Clément Allard Louis O’Neill, ancien ministre de la Culture sous le gouvernement de René Lévesque.

Courageux dénonciateur, il y a 50 ans, des moeurs électorales douteuses du duplessisme, l'ancien ministre péquiste trouve le PQ actuel bien timide sur l'intégrité de la loi québécoise sur le financement des partis politiques, que certains souhaitent modifier en profondeur.

Québec — Il y a un je-ne-sais-quoi d'espiègle dans le sourire de Louis O'Neill lorsqu'il évoque ce qui s'est passé le 7 août 1956. Il y a 50 ans aujourd'hui en effet, Le Devoir publiait un texte ou plutôt une diatribe — considérée comme un des coups de butoir fondateurs de la Révolution tranquille — de «deux théologiens», anonymes, qui s'en prenaient à «l'immoralité politique» au Québec, entre autres à la fraude électorale et à l'utilisation de la foi par le pouvoir, lors des élections du 20 juin 1956. L'Union nationale, jouant à fond la carte de l'anti-communisme, l'avait alors emporté avec 52 % des voix et 70 circonscriptions, contre 20 pour le Parti libéral.

Les auteurs du texte «Lendemain d'élections», c'étaient évidemment le jeune prêtre O'Neill (alors âgé de 31 ans) et le célèbre pionnier des relations industrielles au Québec, l'abbé Gérard Dion (décédé en 1990). Les réactions, considérables, sans précédent, avaient surpris les auteurs: «On n'avait pas prévu ça!», dit Louis O'Neill en riant. Le fameux texte dénonçait sans fard «une chrétienté où le mensonge [était] érigé en système». Il s'ouvrait sur un constat des plus clairs: «Le déferlement de bêtise et l'immoralité dont le Québec vient d'être témoin ne peuvent laisser indifférent aucun catholique lucide». Plus loin, les abbés faisaient part de leurs découvertes: «On nous a rapporté plusieurs cas où non seulement les électeurs n'ont pas résisté à l'offre de vendre leur vote mais où ils ont offert eux-mêmes spontanément leur suffrage pour de l'argent ou de généreux cadeaux», s'indignaient Dion et O'Neill. C'était l'époque où un électeur avait confié sans réserve à son député: «Je vous admire tellement que j'ai voté cinq fois pour vous», rappelle Louis O'Neill dans ses mémoires (Les trains qui passent, Fides, 2003).

«Lendemains d'élection» était d'abord paru, dûment signé par ses auteurs, peu après le 20 juin 1956, dans une petite revue religieuse intitulée Ad Usum Sacerdotum et diffusée à moins de 1000 exemplaires. «Pas très sexy comme titre, hein?», rigole encore O'Neill. Plusieurs personnes avaient par la suite fait parvenir des exemplaires au directeur du Devoir d'alors, Gérard Fillion, en guerre contre le régime Duplessis. «J'ai appelé Fillion et lui ai dit que je savais qu'il avait le texte. "Publiez-le, mais s'il vous plaît, enlevez les noms"», se rappelle-t-il.

Fillion ne rate pas une si belle occasion d'en appeler à un «réveil de la conscience publique» et signe un éditorial «écrit à la hache» (dixit O'Neill) qui va plus loin que les deux théologiens puisqu'il nomme explicitement le «cheuf»: «Qu'est-ce que ce serait après tout, pour une compagnie comme l'Iron Ore, écrit Fillion dès le 8 août, de verser cinq millions à la caisse électorale de M. Duplessis, si elle a la garantie que, pour tant d'années à venir, elle ne paiera en royauté qu'un cent la tonne de minerai? L'opération serait avantageuse et je ne serais pas surpris qu'elle s'y soit laissé tenter.» Le directeur du Devoir retapera sur le clou à plusieurs reprises les jours suivants. Les langues se délient alors, les confessions se multiplient: «On a découvert par la suite que la situation était encore pire que celle qu'on avait dénoncée», se souvient Louis O'Neill. En dehors du Québec aussi la polémique attire l'attention: le Globe and Mail, le New York Times et le magazine Time, Le Monde et le Manchester Guardian, entre autres, parlent de l'affaire (comme le note le politologue Roch Denis dans un ouvrage).

Révolution tranquille

Selon O'Neill, l'événement révèle des facettes oubliées, voire négligées, de la grande noirceur — un terme qu'il trouve excessif —, par exemple que le totalitarisme ne régnait pas alors au Québec, contrairement à ce que tend à faire croire le tableau qu'on en brosse de nos jours . «Comme disait Fillion, "Duplessis faisait peur aux peureux"», rappelle O'Neill. C'était un autocrate, indéniablement, mais un dictateur? O'Neill, pour répondre, cite encore Fillion: «S'il l'avait été, nous aurions été plusieurs à goûter à la prison et à l'exil.» Ainsi, pendant la polémique, le «cheuf» se fait plutôt discret et comme souvent se défend avec un humour douteux: «On lui avait demandé un jour: "Est-ce que vous avez lu le texte publié par deux théologiens avertis" Il avait répondu: "Avertis par qui?" On n'a jamais vraiment su ce qu'il en avait lu ou pensé.»

L'Église, elle, réagit, mais timidement. O'Neill fut convoqué par son supérieur, monseigneur Alphonse-Marie Parent. L'ecclésiastique se montre plutôt aimable et mal à l'aise: il demande au jeune abbé d'abandonner sa fonction d'aumônier auprès des étudiants du Séminaire de Québec, de ne pas publier d'article pendant un an et d'aller s'entretenir avec le cardinal Maurice Roy. Ce dernier, évasif, lui fait quelques commentaires sibyllins sur la prudence. «C'était son genre: tu devais comprendre tout seul le reste», s'amuse O'Neill.

Au fond, cette affaire montre que la Révolution tranquille n'a pas donné lieu, comme on le laisse entendre dans certains milieux, à une bataille rangée entre, d'un côté, les laïcs réformistes et, de l'autre, les religieux. «Sachez qu'on avait eu l'imprimatur — donc la permission de publier — de monseigneur Lemieux!», rappelle O'Neill. C'est au sein même du clergé, dans les rangs de l'Église, que s'est ouverte la brèche par laquelle la modernisation du Québec allait s'accélérer. Quelques années plus tôt, la grève de l'amiante de 1949 avait déjà montré la cassure entre catholiques de gauche et de droite. D'ailleurs, dans leur texte, les abbés faisaient remarquer que «traiter convenablement de la signification profonde du dernier scrutin exigerait un volume aussi considérable que l'étude de la grève de l'amiante».

Les abbés réaliseront leur projet. Quelque six semaines avant le scrutin de 1960, ils publient Les chrétiens et les élections aux éditions de l'Homme, une plaquette qui atteint très vite des ventes records: plus de 100 000 exemplaires. C'est un des premiers succès de librairie de la Révolution tranquille: «Peu après, on a été dépassé par Les insolences du frère Untel», dont l'auteur, Jean-Paul Desbiens, disparu cet été, était un grand ami de Louis O'Neill.

Présente lors de l'entrevue, Michèle Castonguay — épouse de Louis O'Neill, qui a quitté la prêtrise en 1973 — nous tend trois gros albums-souvenirs bleus remplis d'articles de cette époque: «C'est très précieux, faites-y très attention.» L'archive est riche en effet, et contient aussi quelques... perles. Notamment de l'historien Robert Rumilly, hagiographe de Duplessis, qui, dans Les Nouvelles illustrées du 14 mai 1960, accuse Dion et O'Neill de «nuire à l'Église»: «C'est sans aucun plaisir que je défends mes idées, nos idées, contre des prêtres. [...] le spectacle est peu édifiant. Mais à qui la faute? Qui sont les provocateurs, les brandons de discorde?», écrit Rumilly avant de réclamer «les gestes d'autorité devenus indispensables pour arrêter ce désordre».

En 1976, Louis O'Neill deviendra député de Chauveau et ministre de la Culture dans le cabinet de René Lévesque, pour lequel il a une grande admiration, mais avec qui il n'a pas eu de bons rapports. En 1981, d'ailleurs, il ne se représentera pas et retournera à l'enseignement de la théologie à l'Université Laval, dont il est aujourd'hui retraité et professeur émérite. L'ancien ministre se dit très fier d'avoir fait partie «du gouvernement qui, par la loi sur le financement des partis politiques, a contribué à assainir les moeurs politiques au Québec». Ainsi, il se dit «profondément déçu» par les révélations du récent rapport du juge Moisan, qui a révélé que des employés du PQ, en 1998, incitaient des entreprises à contourner la fameuse loi électorale. Il a trouvé bien «faible» la réponse donnée par le chef André Boisclair au rapport en question et se demande si aujourd'hui «ceux qui incarnent la pensée des souverainistes ont les mêmes racines intellectuelles et philosophiques que nous-autres. Un Camille Laurin ne se serait jamais accepté une affaire de même! Qui réagit, d'ailleurs? C'est Robert Burns, Louis Bernard, André Larocque». Malgré tout, il dit rester fidèle au PQ en soulignant qu'«aucun contrat ne semble avoir été accordé à ceux qui ont enfreint la loi. Il ne semble pas y avoir eu de retour d'ascenseur».

L'ancien ministre ne comprend pas non du reste la logique de ceux — tels le juge Moisan et Pierre-F. Côté — qui réclament instamment des modifications à la loi électorale pour que soient autorisées les contributions des entreprises. «Est-ce que chaque fois qu'une loi est enfreinte, il faut la changer?» Après tout, ajoute-t-il, est-ce que le fédéral ne vient pas d'adopter «des principes de financement des partis analogues à ceux de la loi du Québec?» fait remarquer O'Neill en soulignant que c'est l'absence de ces principes qui a sans doute permis le scandale des commandites.

Enfin, en repensant au 7 août 1956 et à ses suites, Louis O'Neill n'a peut-être qu'un seul regret: avoir laissé entendre que les Québécois étaient génétiquement déterminés à être de moins bons démocrates que les autres, une idée qui a resurgi pendant le scandale des commandites. «J'ai moi-même, dans les propos tenus à l'époque, contribué à confirmer ce préjugé fort répandu», écrit-il dans ces mémoires. Depuis lors, il dit avoir pris conscience du fait que, dans le passé, des éléments de tous les pays ont contourné les règles démocratiques, mais aussi qu'avec de bonnes lois et une culture d'intégrité on peut combattre et limiter ce phénomène.
2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 7 août 2006 10 h 13

    De braves clercs

    Ce qu'il est agréable de penser que quelques clercs ont contesté la trahison dont était coupable l'Église qu'ils s'étaient engagés de servir. Dommage que l'Église, comme à l'accoutumée, n'est rien fait d'autre que de laisser passer la tempête. Voyez-la aujourd'hui prêcher haut et fort l'exclusion du troupeau de ses fidèles les homosexuels, allant jusqu'à éliminer de la prêtrise tous ces hommes le sont vraiment. Autre temps, autre moeurs. Un pas en avant, deux pas en arrière.

  • Marie-France Legault - Inscrit 8 septembre 2006 09 h 17

    Condamnation=exclusion???

    Il y a une nuance à souligner: l'Église Catholique ne pourra jamais APPROUVER l'homosexualité. Car elle renierait son Fondateur. Elle n'a pas à s'ajuster aux modes du jour. Tout en reconnaissant l'existence des homosexuels, elle ne cesse de les comprendre sans pourtant les approuver. Il serait incohérent, absurde, illogique qu'elle ordonne des homosexuels, en le SACHANT très bien. Pour ceux qui veulent en savoir davantage, il serait souhaitable qu'ils aillent lire la lettre de Saint Paul aux ROMAINS 1, 26,28:

    "Aussi Dieu les a-t-il livrés à des passions avilissantes; car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports CONTRE nature; pareillement les hommes, délaissant l'usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l'infamie d'homme à homme et recevant en leurs personnes l'inévitable salaire de leur égarement."

    Ainsi dès les débuts de l'Église, l'homosexualité a été condamnée et le sera toujours, même en 2006.

    La pédophilie est toujours objet de condamnation même si certains "curés" l'ont pratiqué et la pratiquent encore. Mais le fait d'être "curé" rend encore plus abject ce comportement déviant...

    L'homme, en se faisant JUGE du BIEN et du MAL
    s'attribue le rôle d'un dieu...en décidant que le MAL devient le BIEN i.e. l'homosexualité,
    il s'attribue la DIVINITÉ...il usurpe le pouvoir de DIEU.