De gardiens de la paix à combattants

Deux soldats canadiens patrouillent dans les rues de Kandahar.
Photo: Agence Reuters Deux soldats canadiens patrouillent dans les rues de Kandahar.

La fin de la guerre froide n'a pas uniquement mis un terme à l'affrontement entre deux grands blocs de pays, elle a aussi amorcé le déclin des opérations traditionnelles de maintien de la paix. Depuis 15 ans, tout a changé. L'ONU et les forces de l'OTAN sont sollicitées comme jamais et les interventions militaires sont maintenant plus complexes, et surtout plus violentes. Au milieu de ces transformations extrêmes des missions de paix, le Canada s'est métamorphosé en pays combattant.

Ottawa — Loin des regards, les pays membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), dont fait partie le Canada, ont achevé mercredi un exercice à grand déploiement au large des îles du Cap-Vert, dans l'océan Atlantique. Près de 7000 soldats ont participé à des simulations durant deux semaines. L'objectif: tester les capacités de la toute nouvelle Force de réaction rapide. En effet, dès octobre, l'OTAN pourra déployer en cinq jours près de 25 000 militaires n'importe où sur la planète «pour des secours humanitaires ou des grandes opérations de combat», comme l'explique l'organisation sur son site Internet.

Il y a à peine dix ans, alors que la communauté internationale cherchait encore ses repères dans la désorganisation de l'après-guerre froide, l'OTAN n'aurait jamais senti le besoin de mettre en place une telle force de combat prête à intervenir rapidement. Cela illustre à quel point tout a changé dans le monde des opérations de paix. L'OTAN, notamment, a pris du galon, alors que l'ONU a vu son rôle modifié en profondeur.

«Jusqu'au début des années 90, l'ONU intervenait pour départager les belligérants seulement quand un traité de paix était signé entre deux États. Aujourd'hui, ce type de mission n'existe presque plus. Il ne s'agit plus de patrouiller une ligne de cessez-le-feu, mais plutôt de rétablir la paix et de relancer un pays dans un état avancé de délabrement. Tout est plus complexe. Et souvent, pour arriver à nos fins, il faut employer la force. Le défi militaire est beaucoup plus grand depuis quelques années», explique au Devoir Louise Fréchette, qui a été vice-secrétaire générale de l'ONU entre 1998 et le mois d'avril dernier. Elle est aujourd'hui associée au Centre pour l'innovation en gouvernance internationale, un centre de recherche indépendant de Waterloo.

Bien sûr, quelques opérations de maintien de la paix classiques subsistent toujours, notamment au Cachemire, entre l'Inde et le Pakistan, où encore sur l'île de Chypre. Les Casques bleus de l'ONU surveillent alors une trêve qui s'étire sur des années et les combats sont pratiquement inexistants. «C'est l'image que tout le monde a encore des missions de paix, même si les opérations ont bien changé», souligne Marc-André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal.

Les nouveaux conflits

Les nouvelles missions impliquent souvent des conflits à l'intérieur des États, où le chaos règne et où s'affrontent des pans entiers de la société. Il n'y a souvent aucun cessez-le-feu en vigueur et le banditisme est un mode de vie. C'est le cas en Afghanistan, au Darfour, au Congo... «Avant de reconstruire un pays en ruine, il faut le pacifier. Sans sécurité, il est impossible de faire quoi que ce soit», soutient Houchang Hassan-Yari, directeur du département de science politique et économique au Collège militaire royal du Canada, à Kingston.

Mais comment en est-on arrivé à intervenir dans ce type de conflit sanglant? Qu'est-ce qui a sonné le glas des missions de paix classiques? «Pendant la guerre froide, la communauté internationale avait peu d'ambition, affirme Louise Fréchette. Il y avait un respect absolu des souverainetés. Il y avait des génocides à qui mieux mieux, mais chacun faisait ce qu'il voulait dans sa cour sans intervention. Puis, tout a commencé à changer à la fin de la guerre froide. [...] Les pays voulaient faire cesser les massacres. Aujourd'hui, on est rendu à la doctrine de la responsabilité de protéger, qui implique une intervention même sans l'accord du pays hôte. Ça va beaucoup plus loin.» Le Canada a d'ailleurs fait sienne en 2005 cette politique interventionniste plus musclée.

Résultat: les Nations unies en ont plein les bras. Jamais dans l'histoire autant de Casques bleus ont été en service. Ils sont actuellement plus de 72 000 répartis dans 15 missions. C'est donc dire que le quart des opérations de paix de l'ONU depuis 1948 (15 sur 60) sont actuellement en cours. En 1991, il y avait à peine 10 000 soldats engagés dans ce type d'intervention (voir tableau).

D'ailleurs, au milieu des années 90, l'explosion de la demande et les lacunes en gestion qui en ont découlé ont durement frappé la réputation de l'ONU. On a assisté alors aux épisodes tragiques du Rwanda et de la Somalie. «Tout allait mal. La désorganisation était totale», explique Marc-André Boivin. L'onde de choc provoquée par ces événements se fait d'ailleurs encore sentir.

L'inefficacité de l'ONU a poussé certains pays occidentaux à se tourner vers d'autres organismes, même s'ils sont en partie responsables de cette inefficacité. L'OTAN monte alors en grade et les stratégies géopolitiques commencent à peser dans la balance. «Le Canada est un de ceux qui poussent le plus fort pour avoir une OTAN forte, soutient Marc-André Boivin. Les États-Unis ont toujours été assez unilatéralistes, alors que l'Europe cherche à travailler comme une seule entité. Le Canada ne veut pas être marginalisé, alors l'OTAN est son véhicule.»

L'Afghanistan, vidé de ses dirigeants talibans par les forces de l'OTAN au lendemain des attentats terroristes de New York, est un bon exemple des nouveaux défis que doit relever la communauté internationale et de l'évolution des décisions prises pour y répondre. Car, même si l'ONU a approuvé son invasion, elle a une fois de plus été confrontée à ses limites. C'est donc l'OTAN qui doit assurer le maintien de la paix.

«L'ONU a une capacité de commandement et de soutien militaire plus professionnel qu'il y a 15 ans, mais les moyens restent limités comparativement à une force comme l'OTAN», explique Louise Fréchette, qui a vécu de près le ballet diplomatique autour de l'invasion de l'Afghanistan. «Quand il faut faire face à du solide, à des situations dangereuses, l'ONU n'est pas équipée pour ça. On n'avait pas la capacité militaire d'intervenir en Afghanistan, c'est aussi simple que ça.»

Une situation qui peut arranger les Nations unies, mais qui peut aussi lui forcer la main, comme ce fut le cas au Kosovo, quelques années auparavant. «Souvent, l'OTAN prend une décision et va ensuite voir le Conseil de sécurité de l'ONU», souligne Houchang Hassan-Yari. Est-ce à dire que l'OTAN devient tranquillement le bras armé de l'ONU dans les missions de paix à hauts risques? «Dans certains cas, oui, laisse tomber Louise Fréchette. L'OTAN est une force cohésive, elle travaille ensemble, elle s'entraîne ensemble et elle achète du matériel militaire compatible. Quand elle arrive sur un terrain de combat, elle est très efficace. À l'ONU, ce sont des armées disparates rassemblées pour l'occasion, provenant de plusieurs pays qui n'ont pas toujours grand-chose en commun.»

Mais n'y a-t-il pas un danger de voir l'OTAN prendre les commandes des missions de paix périlleuses à la place de la communauté internationale? «Idéalement, on aimerait que tout se fasse sous le chapeau de l'ONU, mais ça semble impossible à mettre en place à cause des divergences entre pays. Mais de là à dire que l'OTAN menace la légitimité de l'ONU, je ne pense pas. Tant que tout est fait selon les règles du Conseil de sécurité, il n'y a pas de problème», soutient Louise Fréchette. Selon elle, les deux organismes peuvent jouer un rôle dans les opérations de paix modernes. L'OTAN pour les cas lourds et l'ONU pour les autres interventions. «Les deux peuvent coexister», dit-elle.

Image périmée

Mais les ambitions plus fortes de l'OTAN ont aussi une conséquence indirecte sur l'ONU. Les pays du Traité de l'Atlantique Nord ont l'obligation de répondre à l'appel, ce qui met de la pression sur les différentes armées nationales. Les ressources disponibles pour l'ONU sont alors limitées.

Dans les faits, les militaires canadiens sont donc aujourd'hui bien loin de leur déploiement sans tracas sous l'égide de l'ONU lors de la crise du canal de Suez, en 1956, mettant en cause l'Égypte d'un côté et Israël, la Grande-Bretagne et la France de l'autre. «L'image du soldat canadien Casque bleu est périmée depuis dix ans», tranche Marc-André Boivin.

Le Canada n'est toutefois pas le seul pays occidental à avoir déserté les Casques bleus de l'ONU. Les chiffres sont éloquents. Les plus gros fournisseurs de troupes à l'ONU sont maintenant des pays pauvres ou en émergence. Le Bangladesh, avec ses 10 200 soldats et policiers, arrive en tête, suivi du Pakistan (9700), de l'Inde (9000) et de la Jordanie (3600). Le premier pays occidental arrive au 22e rang; il s'agit de la France avec 593 soldats. Les États-Unis pointent au 30e rang avec 312 soldats sous le drapeau de l'ONU, alors que le Canada arrive au 52e rang sur 109 pays, avec seulement 127 soldats ou policiers qui oeuvrent comme Casques bleus (voir tableau). En revanche, le Canada a plus de 2300 soldats avec l'OTAN en Afghanistan.

«Maintenant, à l'ONU, les capitales riches paient la facture, les pays émergents fournissent les troupes et le Tiers-Monde reçoit les Casques bleus», constate Marc-André Boivin. L'un des facteurs de ce changement, c'est justement la pression que subissent les pays membres de l'OTAN et de l'Union européenne. «Ce sont tous les mêmes soldats qui sont sollicités!», rappelle Louise Fréchette.

Le Canada, en respectant ses obligations envers une OTAN plus ambitieuse que jamais, est donc confronté à des missions plus dures, plus guerrières. «Si le Canada veut jouer un rôle dans les missions de paix, il doit faire face à ce type d'opération risquée. L'autre choix, c'est d'abolir l'armée et de rester chez nous», affirme Houchang Hassan-Yari. L'achat cette semaine de 15 milliards de dollars d'équipements militaires fournit la réponse.
1 commentaire
  • Jean Le May - Inscrit 1 juillet 2006 09 h 56

    Article très éclairant

    Cet article de fond sur les rôles respectifs de l'ONU et de l'OTAN est très éclairant pour les lecteurs du Québec et du Canada car il situe dans une perspective stratégique mondiale l'évolution des choses.
    Merci pour cet article clair et précis sans guimauve inutile. De la clarté, rien que de la clarté.Merci.