Des achats en rafale

Les ministres Michael Fortier (à gauche), Stockwell Day (au centre) et Gordon O’Connor se sont rendus à Edmonton cette semaine pour annoncer l’achat de 16 hélicoptères pour l’armée canadienne.
Photo: Agence Reuters Les ministres Michael Fortier (à gauche), Stockwell Day (au centre) et Gordon O’Connor se sont rendus à Edmonton cette semaine pour annoncer l’achat de 16 hélicoptères pour l’armée canadienne.

Les ministres du gouvernement Harper ont parcouru le pays de long en large cette semaine pour annoncer pas moins de cinq acquisitions militaires majeures au coût de 17,1 milliards de dollars. Ces gros sous ne servent pas seulement au Canada à remplacer une flotte désuète, mais également à s'affirmer dans un contexte mondial de plus en plus exigeant. Ottawa vient d'envoyer un signal clair à ses alliés: le Canada sera là quand on aura besoin de lui.

Ottawa — Le Parti conservateur ne s'en est jamais caché: les Forces armées canadiennes constituent une priorité pour lui. Déjà, lors de la dernière campagne électorale, l'actuelle ministre de la région de Québec, Josée Verner, courtisait les soldats de la base militaire de Valcartier à coups de phrases-chocs. «Ils sont bien contents qu'on veuille investir dans l'armée pour les débarrasser de leurs vieux rafiots dangereux», disait-elle au Devoir lors d'un passage dans son comté.

C'était en décembre. Sept mois plus tard, la déferlante promise est au rendez-vous. Et le gouvernement Harper n'a pas fait les choses à moitié. Quatre annonces dans autant de villes d'un bout à l'autre du pays. Cinq achats massifs qui font grimper la facture totale à 17,1 milliards de dollars. Sur les bons de commande, qui seront surtout envoyés à des compagnies américaines, figurent des camions, des avions, des hélicoptères, des navires, des équipements d'appoint... De quoi rendre heureux toute la machine militaire. Voyons cela de plus près.
- Lundi, à Halifax, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, a lancé le bal en annonçant l'achat de trois navires de ravitaillement au coût de 2,1 milliards. Une somme à laquelle il faut ajouter 800 millions sur 20 ans pour l'entretien et la mise à niveau. Total: 2,9 milliards. Le Canada a déjà deux navires semblables. Les bateaux seront construits au Canada par le consortium qui aura remporté l'appel d'offres. Quatre compagnies sont déjà «préqualifiées» par le gouvernement: SNC Lavalin ProFac, Irving Shipbuilding, ThyssenKrupp Marine Systems AG et BAE Systems.
- Mardi, lors d'un arrêt à la base de Valcartier, à Québec, les ministres du gouvernement Harper ont fait plaisir à l'infanterie en annonçant l'acquisition de 2300 camions de logistique. Facture: 1,1 milliard, plus 100 millions pour l'entretien sur 20 ans. De ce nombre, 1500 véhicules seront de type militaire, alors que 800 seront de style commercial. Trois cents systèmes de blindage seront requis et 300 remorques seront commandées. Mille équipements spéciaux d'appoint seront aussi acquis, notamment des cuisines, des postes sanitaires, des postes de soins dentaires, etc. Ce contrat sera exécuté à l'étranger, puisque aucune entreprise canadienne ne construit ce type de véhicule.
- Mercredi, c'était au tour d'Edmonton d'être le théâtre d'une bonne nouvelle pour les Forces canadiennes... et pour Boeing. Cette compagnie américaine a en effet toutes les chances de remporter le contrat de deux milliards pour la construction de 16 hélicoptères de transport, puisque son modèle Chinook intéresse énormément le gouvernement. Ce dernier a d'ailleurs émis un Préavis d'adjucation de contrat (PAC), un système tout près du contrat sans appel d'offres. Le constructeur est alors déjà choisi, même s'il reste un court délai à un concurrent pour se manifester. Ce dernier a par contre le fardeau de la preuve et doit satisfaire à toutes les exigences de l'armée... qui a préparé le contrat avec les critères de son concurrent. Une somme de 2,7 milliards sur 20 ans est destinée à l'entretien. Total: 4,7 milliards.
- Jeudi, les ministres ont terminé leur série d'annonces à Trenton, en Ontario. D'abord, on a annoncé que quatre avions de transport stratégique ont été commandés, une facture de 3,4 milliards qui comprend l'entretien sur 20 ans. Encore là, un PAC a été émis, de sorte que Boeing, avec son C-17, devrait enlever la commande sans difficulté. Ensuite, 17 avions de transport tactique, des appareils plus petits que des avions de transport stratégique, remplaceront les vieux Hercules. Coût de l'acquisition: 3,2 milliards. Facture de l'entretien sur 20 ans: 1,7 milliard. Encore là, grâce à un autre processus du gouvernement appelé Demande d'expression d'intérêt et de qualification (DEIQ), le constructeur américain Lockheed Martin, avec ses nouveaux Super Hercules, aura une longueur d'avance sur la concurrence pour décrocher le contrat. D'autres fournisseurs pourront toutefois tenter de le remporter s'ils satisfont aux exigences des Forces armées canadiennes.

Rien de nouveau

Ces annonces n'ont pas surpris les experts militaires, qui rappellent que le gouvernement libéral précédent avait déjà entrepris des démarches pour concrétiser ces achats. Les achats des bateaux et des Hercules, notamment, avaient déjà été annoncés. Et l'annonce des autres acquisitions n'allait pas tarder, d'où la rapidité des conservateurs à faire part de ces engagements, à peine cinq mois après leur arrivée à la tête du pays.

Premier constat, tous les achats concernent les besoins en déplacement des troupes. «On veut posséder des moyens sûrs et rapides pour se déployer», estime Houchang Hassan-Yari, directeur du département de science politique et économique au Collège militaire royal du Canada, à Kingston. Selon lui, «il y a des années qu'on doit remplacer les équipements vieillissants de l'armée. Il n'y a pas de révolution dans les achats annoncés cette semaine. Et les libéraux auraient fait la même chose. Il y a un consensus sur ces achats depuis longtemps».

Cela est vrai pour presque tout le nouveau matériel, sauf un: le gros avion de transport stratégique C-17, de Boeing. Les libéraux avaient écarté l'idée de s'en procurer tout juste avant le déclenchement des élections, jugeant cette dépense inutile. Le précédent gouvernement estimait que ce type d'avion gros porteur serait peu utilisé par le Canada et qu'il était plus avantageux de louer les C-17 américains ou l'équivalent russe, les Antonov, pour quelques millions par année. Ces avions de transport stratégique sont utiles uniquement pour déplacer beaucoup de matériel (près de 80 tonnes) sur une longue distance. Ils doivent également atterrir sur des pistes en bon état.

Le colonel à la retraite Michel Drapeau, aujourd'hui avocat-conseil chez la firme Garrick Poulsen, est d'accord avec les libéraux. «On doit devoir parcourir de longues distances pour acheter quatre appareils comme ceux-là. Et ce n'est pas notre cas, dit-il. Nous sommes sur un seul théâtre d'opération qui justifie d'avoir un tel avion: l'Afghanistan. Or on y est et on n'a pas eu besoin d'en acheter! Pour une petite armée comme celle du Canada, la location de ce type d'appareil est beaucoup plus avantageuse. D'accord, demander de l'aide à nos alliés, ça peut écorcher la fierté, mais ça coûte passablement moins cher. À la rigueur, acheter un avion C-17, ça va. Mais quatre? Je n'y comprends rien.»

Selon le colonel Drapeau, cet achat vise d'abord et avant tout à faire plaisir aux autres membres de l'OTAN. Une affirmation confirmée à mots couverts jeudi par le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, lors de sa conférence de presse. «Disposer d'une capacité militaire de transport aérien stratégique satisfait à l'une des exigences premières de l'OTAN, en plus de montrer que le Canada assume un rôle de dirigeant parmi ses alliés», a-t-il soutenu. Le ministre a aussitôt précisé que les C-17 permettront également de déplacer l'imposante équipe d'intervention en cas de catastrophe (DART). Présentement, il faut louer un Antonov russe ou un C-17 américain pour accomplir ces déplacements

.

Un signal clair

Selon Michel Drapeau, ces achats envoient un signal sans équivoque dans le monde. «C'est un changement de cap important et nos alliés seront rassurés, dit-il. Les pays vont comprendre que le Canada a une armée prête à intervenir et bien équipée, ce qui n'était pas le cas jusqu'à maintenant.» Les faux-fuyants seront bientôt impossibles, juge le colonel Drapeau. «Que ce soit à l'OTAN ou à l'ONU, le Canada a toujours eu de la difficulté à remplir ses obligations, faute de moyens. Là, nous n'aurons plus d'excuse et il faudra faire notre part.»

Son de cloche semblable de la part de Marc-André Boivin, coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal. «L'armée n'a jamais eu les outils nécessaires pour réaliser la transformation qu'on lui demandait, c'est-à-dire passer d'une armée statique prête à un grand conflit, comme au temps de la guerre froide, à une armée mobile qui doit intervenir rapidement dans une région du globe. Avec les achats annoncés cette semaine, qui tournent autour du transport et de la logistique, on envoie le signal que le Canada va se déployer à l'étranger plus que jamais.»

Pour ce faire cependant, les effectifs des Forces armées canadiennes, qui sont au minimum pour assumer de grandes missions, devront être augmentés. «Je ne sens pas que la priorité va au recrutement, alors que c'est le besoin le plus criant, soutient Michel Drapeau. C'est une chose d'acheter du matériel, mais qui va l'utiliser? On met la charrue devant les boeufs actuellement.»