Procès de Charles Guité - Un ancien de Groupaction craignait pour sa vie

Jean Lambert a impliqué le bureau de l’ancien premier ministre Jean Chrétien dans le scandale des commandites.
Photo: Pascal Ratthé Jean Lambert a impliqué le bureau de l’ancien premier ministre Jean Chrétien dans le scandale des commandites.

Un «système tentaculaire» connecté au cabinet du premier ministre est à l'origine des irrégularités commises dans l'octroi des contrats de commandite, a lancé hier Jean Lambert. L'ancien vice-président de Groupaction a mis des années avant de dénoncer ces malversations parce qu'il craignait de passer pour un fou ou de se faire tuer!

M. Lambert a asséné un coup de massue au jury, hier, au procès pour fraude de l'ancien fonctionnaire Charles Guité. Il a imputé au cabinet de l'ex-premier ministre Jean Chrétien l'ultime responsabilité pour le scandale des commandites.

«Ça devenait évident, sans que j'aie de preuves, que c'était très tentaculaire comme système. [...] Et au centre de ce système se trouvait le cabinet du premier ministre», a lancé M. Lambert.

Embauché par Groupaction en 1996, M. Lambert a vite réalisé que les choses ne tournaient pas rond dans les relations de l'agence avec le gouvernement. Il pouvait le deviner à travers les relations de camaraderie développées par Jean Brault, le président de Groupaction, avec des ministres libéraux, des hauts dirigeants du Parti libéral du Canada au Québec (PLC-Q) et des fonctionnaires fédéraux.

La «proximité des agences [de publicité] avec le parti au pouvoir», notamment lors des cocktails de financement du PLC-Q, ne faisait que renforcer cette dérangeante impression. La présence de Jacques Corriveau dans le portrait, un ami intime du premier ministre qui se trouvait «souvent en marge de nos activités», n'avait rien pour rassurer M. Lambert.

Le communicateur s'est senti «piégé» à cette époque où le scandale des commandites n'était pas encore connu du grand public.

Un matin, M. Lambert sortait du lit en se disant qu'il devait rêver. Après tout, il se trouvait en présence de grandes institutions canadiennes: le cabinet du premier ministre, des ministres, sous-ministres et fonctionnaires au service de leurs concitoyens. Le lendemain, il se réveillait en se disant qu'il fallait appeler un chat un chat.

«Je me sentais coincé parce que j'avais tort ou j'avais raison», a résumé M. Lambert.

Dans l'hypothèse où ses doutes ne seraient pas fondés, il imaginait très bien les conséquences d'une dénonciation qui serait jugée farfelue. Il serait conduit en institution psychiatrique, dans une camisole de force, à cause de sa propension à voir des complots là où il n'y en a pas.

La possibilité qu'il ait raison l'effrayait tout autant, en raison de «l'implication de grosses pointures» dans le scandale. «L'idée d'avoir un accident de chasse dans mon salon ne m'intéressait guère plus [que la camisole de force]», a dit M. Lambert.

M. Lambert a finalement quitté Groupaction en 2001. Avant son départ, il a pris soin de copier sur une disquette un document incriminant (un rapport bâclé payé 500 000 $ par le gouvernement) et de remettre celle-ci à la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

M. Lambert a rencontré les enquêteurs de la GRC à plusieurs reprises. Il est le seul témoin, au procès de M. Guité, capable d'éclairer le jury sur la totalité des cinq contrats faisant l'objet des cinq accusations de fraude. Il apparaît aujourd'hui évident que le témoignage de M. Lambert aurait été dévastateur pour Jean Brault. Le fondateur de Groupaction a cependant reconnu sa culpabilité aux accusations de fraude portées contre lui et il purge une peine de 30 mois de pénitencier.

Son coaccusé, Charles Guité, a choisi de subir un procès et il se défend seul. Sa stratégie de défense apparaît plus claire de jour en jour. Le fonctionnaire gérait un programme dont les lignes directrices, budgets et dépenses, étaient déterminées en grande partie par les hommes de main du premier ministre. Reste à savoir si le jury le suivra sur cette voie risquée.