Perspectives - Bienvenue aux modérés de l'islam

La bonne nouvelle, dans cette sinistre crise des caricatures, étincelle prétexte à un choc des civilisations, c'est que les musulmans modérés commencent à prendre la parole. Si une influence pacifiante peut s'exercer sur la carte du monde enflammée, elle viendra de leurs rangs. Oui, qu'ils prennent le crachoir. Et qu'ils le gardent longtemps en essayant de rebâtir des ponts. Car ce terrible dialogue de sourds qui s'est instauré distille un véritable venin qui peut empoisonner tous les camps. Il est si facile de monter des foules, d'enfiévrer les petits casseurs...

Trop longtemps, une image monolithique du monde musulman a été projetée de notre côté de la clôture. Tous fanatiques, les enfants de Mahomet? Allons donc. Ils sont divisés sur les questions théologiques et politiques, au Moyen-Orient comme en Europe et comme ici, avec d'horribles foyers d'obscurantisme, les plus fanatiques attisés par leurs imams et leurs gouvernements, manipulés par des agitateurs.

Mais bon... Toute une majorité silencieuse musulmane demeure otage de ces délires. Et à force de ne pas l'entendre, on oublie qu'elle existe. On imagine une masse voilée, enrubannée, aveugle et hurlante en train de nous foncer dessus. Or la masse n'est pas si massive, et les musulmans modérés peuvent seuls faire tampon entre les imprécations et le bon sens. Oui, parlez, parlez encore. On a bien besoin de vos lumières.

J'étais en Iran la semaine dernière, effrayée avant le départ par les alarmantes manchettes des médias qui ne présentaient que la position du régime Ahmadinejad. Assez pour m'étonner sur place de rencontrer un peuple divisé dans ses positions politiques, complexe et loin de faire bloc. Hors des clichés véhiculés, j'ai croisé là-bas des gens courtois et éclairés, surtout brimés dans leurs droits, critiques envers leur gouvernement. Le degré d'éducation est très élevé en Iran, davantage que dans bien des pays du Moyen-Orient, d'où cette mosaïque de regards. Rien, en tout cas, du fameux profil monolithique d'un islam monochrome jusque-là servi partout. À croire que la désinformation des médias occidentaux était presque aussi forte que celle des théocraties. Les journaux ont longtemps joué le jeu des extrémistes de tout poil en n'offrant en pâture que le point de vue des gouvernants.

Depuis deux jours à peine, la voix des modérés se fait vraiment entendre, ici comme ailleurs. Il était temps.

Ces musulmans sensés appellent (enfin!) chez nous au boycottage de la manifestation de Montréal devant l'ambassade du Danemark pour protester contre les fameuses caricatures. Méchante idée que cette manifestation. Comme si tout n'avait pas été dit sur la désapprobation musulmane. Comme s'ils devaient encore enfoncer le clou alors que des réactions hystériques, sanglantes et incendiaires ont entraîné de tels excès haineux et semé des morts un peu partout. Quelle que soit la position des musulmans d'ici et d'ailleurs au sujet de ces caricatures, il est évident qu'il leur faut désormais calmer les esprits plutôt que de jeter encore plus d'huile sur le feu. Oui, la voix des modérés est plus que bienvenue. De fait, depuis qu'ils parlent, la crise semble se résorber. C'est bien pour dire...

Le sentiment de solidarité ressenti par bien des Occidentaux envers les caricaturistes danois, pris d'assaut par une telle fureur mahométane, se conçoit très bien. Mais plusieurs embrassades enflammées plus tard, après tant de manifestations haineuses, l'heure n'est plus à en rajouter, à brandir les pancartes des droits de part et d'autre, mais à calmer le jeu, à mettre de l'eau dans son vin. Sinon, le fossé d'incompréhension et d'hostilité entre deux communautés qui vivent côte à côte va encore se creuser. Erreur de jugement. Mauvais timing que cette manif! Sur les tribunes téléphoniques montréalaises, des voix furieuses invitaient cette semaine les musulmans à retourner dans leur pays. Retour à l'expéditeur. Brandir des pancartes les aidera pas. Mais c'est ici, leur pays! Eh là! Faudrait plutôt se parler!

Pas beaucoup plus fin, Charlie Hebdo, qui en rajoutait en France avec son numéro spécial satirique sur l'affaire des caricatures. Oui à la liberté d'expression, mais quand la planète est en mode dérapage, le moment paraissait plutôt mal choisi pour narguer l'adversaire. Surtout en France, dans une société assise sur une poudrière multiethnique. Mais bon...

On oublie trop souvent à quel point les musulmans modérés sont bâillonnés par les régimes, souvent terrorisés chez eux, menacés de mort s'ils contestent trop haut leurs dirigeants. Ceux qui vivent en Occident craignent les représailles des éléments extrémistes de leur communauté. Certains ont fui des régimes répressifs pour se réfugier ailleurs. Doit-on les mettre dans le même bain que les islamistes fanatiques? Non, évidemment, mais leur silence n'est plus de mise.

Des caricatures de l'Holocauste ont été commandées par un grand journal iranien, histoire de répliquer oeil pour oeil aux dessins danois du Prophète. Faut-il rappeler que le régime islamiste contrôle les journaux du pays? La plupart des Iraniens cherchent avant tout à vivre en paix, si possible, dans un contexte difficile, sans toujours appuyer les positions de leurs dirigeants.

Si cette crise des caricatures, alimentée par des tyrans politiques pétrolifères, doit déboucher sur quelque chose de bien, ce sera sur le dialogue des cultures, avec des interlocuteurs modérés et pacificateurs pour nous éclairer. Qu'on leur ouvre encore plus grand les portes des salles de presse, qu'on leur tende tous les micros! Sinon, pour l'Occident, leur religion continuera de rimer avec le fanatisme aveugle. Qui prend toute la place et n'explique pas tout.