Un bilan au plus vite

Stephen Harper au travail cette semaine.
Photo: Agence Reuters Stephen Harper au travail cette semaine.

Le premier ministre Stephen Harper n'a pas perdu de temps en ce début de mandat, commençant son règne à l'image de sa campagne électorale, c'est-à-dire en mettant en avant dès le départ certains gros morceaux controversés de son programme. Pragmatique au possible, pressé de se bâtir un bilan, Harper a voulu montrer cette semaine qu'il était prêt à piler sur l'orgueil de bien des gens pour réussir à s'imposer dans les mois à venir.

Ottawa — Contrairement à ce qu'on a pu voir lors de la formation de plusieurs cabinets dans le passé, Stephen Harper n'a pas passé la veille de l'annonce retranché dans son bureau jusqu'à tard le soir pour tenter de trouver la combinaison gagnante. Dès le dimanche matin, soit plus de 24 heures avant l'annonce officielle, son entourage avait déjà en main la liste des ministres et leurs fonctions. Harper était à sa résidence avec sa femme, ses enfants et une partie de sa famille. Aucune retouche n'a été faite au cabinet. Le premier ministre savait que le libéral David Emerson serait du conseil des ministres, alors que son idée de nommer Michael Fortier comme sénateur avant de le faire atterrir au cabinet était déjà arrêtée depuis un bon moment.

En fait, Stephen Harper avait commencé le travail près de deux semaines auparavant, dès le lendemain des élections. Quelques jours plus tard, sa fidèle députée Diane Ablonczy, un pilier du Reform Party depuis le début, apprenait qu'elle ne serait pas du cabinet. «Mon plus gros problème est que je viens non seulement de l'Alberta, mais aussi de Calgary», a-t-elle souligné cette semaine, pointant le fait que Stephen Harper est un député élu dans la ville du pétrole et que d'autres bons lieutenants, notamment le bilingue Jason Kenney, viennent du même endroit.

Tous les prétendants sérieux à des postes de ministre ont défilé pendant une semaine dans une chambre de l'hôtel Delta, au centre-ville d'Ottawa. Là, parfois en compagnie du chef de l'équipe de transition, Derek Burney, Stephen Harper a expliqué ses raisons à chacun ou le poste qu'il voulait leur confier. Pêle-mêle, sans ordre précis pour éviter les «patterns» et les fuites de la part d'élus fâchés, les députés se sont fait dire si, oui ou non, ils accédaient au saint des saints. Et ceux qui faisaient partie des heureux élus se sont sévèrement fait prévenir qu'une fuite dans les médias signifierait la perte de leur poste le lundi matin avant l'assermentation.

C'est là que l'ancien ministre libéral et transfuge de dernière minute, David Emerson, a scellé d'une simple poignée de main son passage du côté des conservateurs. John Reynolds, un ami de Stephen Harper et un vétéran député de la Colombie-Britannique qui a pris sa retraite cette année, a personnellement appelé David Emerson pour tâter le terrain après les élections. Constatant l'intérêt de l'ancien ministre pour un poste au cabinet, il a relayé le dossier à Stephen Harper, qui a conclu l'entente.

Cette défection politique aura été le coup fumant du cabinet qui a attiré tous les projecteurs. La nomination de Michael Fortier, un non-élu, était aussi une surprise de taille compte tenu du fait que Stephen Harper avait répété en campagne électorale qu'il fallait être élu pour accéder au cabinet. Deux décisions hautement controversées qui font plier certains principes des conservateurs, eux qui ont horreur des transfuges et des sénateurs non élus. D'ailleurs, dans les coulisses, plusieurs députés se sont dits mal à l'aise.

D'autres n'ont pas hésité à manifester leur mécontentement, même s'ils font confiance au jugement de leur leader. «Je n'aimais pas ce type de politique et je n'aime pas plus ça. Mon opinion n'a pas changé. Je n'aurais jamais fait ça», a d'ailleurs lancé le député albertain Myron Thompson.

Stephen Harper a voulu attirer un gros nom en David Emerson et donner une voix à Vancouver et à Montréal au cabinet, et ce, au risque de déplaire aux électeurs et à son caucus. «La raison d'État a beau être bonne, ça reste assez machiavélique de recruter un député de l'autre camp à peine deux semaines après les élections, soutient Philip Resnik, politologue à l'Université de la Colombie-Britannique. Le sentiment de beaucoup d'électeurs, surtout ceux du comté d'Emerson, n'est d'ailleurs pas très bon. Beaucoup de gens se disent que ça commence mal un mandat de piler de façon aussi flagrante sur des principes qu'il défendait il y a à peine quelques semaines.»

Mais selon Philip Resnik, même si le message envoyé aux citoyens n'est pas très positif, Stephen Harper n'a pas fait un geste irréfléchi pour autant. «Il veut montrer qu'il est le chef, qu'il prend la situation en main et qu'il est assez audacieux pour prendre un gros pari dès le départ, quitte à froisser l'orgueil de plusieurs députés de son caucus», soutient-il.

Cette façon froide de faire un calcul politique n'a pas étonné les spécialistes, puisque Stephen Harper est tout sauf émotif. En embauchant David Emerson et Michael Fortier, il fait consciemment un pari politique. «Ce n'est pas maladroit, estime Claude Denis, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Il savait qu'il allait faire des mécontents de toute façon dans son caucus, parce que tout le monde ne peut pas accéder au cabinet. À partir du moment où il décide qu'il veut quelqu'un de Vancouver et de Montréal, il sait qu'il y a des conséquences. Mais il suppose que les bénéfices électoraux vont être au rendez-vous pour compenser. On le savait intelligent, mais on ne savait pas s'il était politiquement intelligent. Il vient de prouver que oui.»

Ce pragmatisme s'est aussi reflété cette semaine dans la détermination du premier ministre d'aller de l'avant avec une de ses priorités qui ne fait pas l'unanimité parmi les partis d'opposition: l'allocation de 1200 $ par année destinée aux enfants de moins de six ans. À sa sortie de Rideau Hall lundi midi, Stephen Harper a d'ailleurs prononcé un discours en forme d'avertissement. «Nous savons qu'il ne sera pas facile de gouverner dans un contexte minoritaire, mais nous avons nos priorités législatives et gouvernementales», a-t-il lancé. Sous entendu: la population a voté pour notre programme et les partis d'opposition devront en tenir compte. Trois heures plus tard, il annonçait que l'allocation pour les familles débuterait le 1er juillet et que les ententes sur les garderies étaient annulées dès mars 2007.

Un geste rapide qui témoigne de la volonté du premier ministre d'aller de l'avant sans tarder, question d'être certain de réaliser cette promesse. «Il est pressé et il veut avoir l'air pressé, soutient Claude Denis. Il est pressé parce qu'il ne sait pas pour combien de temps il est là, alors il veut s'assurer d'avoir des réalisations à son crédit s'il est défait en Chambre. Et il veut avoir l'air pressé parce que ça renforce le contraste avec Paul Martin, qui avait l'image d'un homme très hésitant qui ne sait pas où il va.»

Même chose pour la retraite de son cabinet mercredi au lac Meech, un endroit hautement symbolique que les libéraux n'ont jamais visité durant leur règne. «Harper joue beaucoup avec l'image depuis quelque temps. C'est un changement important, lui qu'on disait incapable de faire attention à cet aspect de la vie publique. Visiblement, quelqu'un dans son entourage a compris comment ça marche», estime Claude Denis.

Et Stephen Harper ne s'arrêtera pas là. La mise en place de l'allocation de 1200 $ pour les enfants n'est qu'une de ses cinq priorités. Or, d'ici les vacances de juillet, le premier ministre devrait avoir expédié quatre de ces priorités. La loi fédérale sur l'imputabilité sera le premier texte législatif au menu lors de la reprise des travaux de la Chambre des communes le 3 avril. Suivra un budget dans lequel la baisse de la TPS sera un morceau important, tout comme l'allocation de 1200 $ par enfant de moins de six ans. Ensuite, le ministre de la Justice, Vic Toews, a affirmé mardi qu'il voulait mettre la quatrième priorité des conservateurs, soit les sentences minimales pour des crimes graves, à l'horaire dès ce printemps.

Il ne restera donc que le règlement du déséquilibre fiscal et la rencontre des premiers ministres pour réduire les délais d'attente dans le domaine de la santé. Les conservateurs ont regroupé ces deux thèmes sous la même priorité parce qu'ils impliquent des négociations avec les provinces. Le Devoir a d'ailleurs révélé mercredi que le sommet sur le déséquilibre fiscal n'aurait pas lieu avant l'automne ou l'hiver prochain.

Donc, quatre priorités sur cinq seront liquidées avant juillet. Pourquoi cette urgence? «Harper sait qu'il a une fenêtre de six mois à un an maximum pour mettre en place ses politiques que les autres partis politiques n'appuient pas vraiment, soutient Philip Resnik. Il sait que les partis ne voudront pas déclencher des élections tout de suite, alors il fonce maintenant.»

Le premier ministre reproduit ainsi le schéma de sa campagne électorale. «Ce n'est pas étonnant qu'il veuille aller si vite, il a fait la même chose au début des élections. Il avait alors commencé par parler des choses les plus controversées, comme les mariages gais, en espérant que les gens n'en parlent plus après, qu'ils oublient. Et ç'a fonctionné. Sa manière audacieuse de faire les choses cette semaine n'est pas différente», souligne Claude Denis.