Déséquilibre fiscal - Harper est moins pressé

Ottawa — Stephen Harper n'a pas l'intention de ralentir le pas même s'il est en situation de gouvernement minoritaire. En fait, le premier ministre a l'intention de liquider pas moins de quatre de ses cinq grandes priorités avant ses vacances estivales de juillet, ce qui annonce un printemps extrêmement chargé. Par contre, le gouvernement du Québec risque de rester sur sa faim dans les prochains mois puisque, selon les informations obtenues par Le Devoir, le sommet entre Ottawa et les premiers ministres des provinces pour régler le déséquilibre fiscal n'aura pas lieu ce printemps ou cet été. Même si aucun échéancier n'a encore été fixé, des sources près du dossier avancent l'automne ou même l'hiver prochain comme période la plus rapprochée pour tenir cette grande rencontre.

Dans les coulisses à Ottawa, on estime «très, très minces» les chances de pouvoir tenir dans les prochains mois une rencontre de tous les premiers ministres pour régler le déséquilibre fiscal. Lundi en fin de journée, Stephen Harper a d'ailleurs ouvert la porte à un long processus. «Nous commencerons les discussions aussitôt que possible et j'espère voir un progrès pendant la première année, mais on verra», a-t-il dit à la sortie de son premier cabinet.

Pas de long show

C'est que les conservateurs ne veulent pas d'une rencontre fédérale-provinciale comme celles organisées par les gouvernements libéraux précédents, avec un rapport de force qui s'installe et un marathon de négociations. «On ne veut pas d'un long show où tout le monde déchire sa chemise en public», explique-t-on. Ottawa va donc tranquillement débroussailler le terrain avec les capitales pour comprendre les attentes de chacune. Ces négociations de coulisses dureront «au minimum» jusqu'à l'été.

Puis, «quand les positions vont se rapprocher, on va mettre au programme un sommet avec les provinces, pas avant», souligne une source gouvernementale, avant qu'une autre personne n'ajoute: «Les négociations vont prendre du temps.» «Nous avons pris un engagement et nous allons le respecter. Mais aucun échéancier n'a été fixé», a d'ailleurs précisé hier Michael Chong, nouveau ministre des Affaires intergouvernementales.

Ce scénario, qui repousse la conclusion de cette priorité du gouvernement Harper vers le milieu ou la fin de son mandat — qu'on estime autour de 24 mois —, pourrait aussi s'appliquer au domaine de la santé, même si le sujet demeure moins complexe. On a souligné au Devoir que le menu très chargé de ce printemps avait de «fortes chances» de ramener à l'automne la rencontre des premiers ministres sur la santé, qui vise à trouver des solutions pour réduire les listes d'attente. «J'ai commencé à avoir des discussions avec mes homologues des provinces, a déclaré hier le ministre fédéral de la Santé, Tony Clement. Nous n'avons pas fixé de date encore, puisque nous commençons à peine les discussions et que nous voulons que ça se fasse dans un esprit de collaboration.»

Le règlement du déséquilibre fiscal et la réduction des listes d'attente en santé constituent la cinquième et dernière grande priorité fixée par le gouvernement Harper. Or tout semble indiquer que les quatre autres priorités, soit la réduction de la TPS, l'allocation de 1200 $ par enfant de moins de six ans, la loi sur l'imputabilité fédérale et la mise en place de sentences minimales pour les crimes graves, seront mises en oeuvre avant les vacances d'été. La réduction de la TPS se retrouvera dans le premier budget, tout comme l'allocation pour la garde d'enfants. La loi sur l'imputabilité sera le premier projet de loi au menu en avril, alors que le nouveau ministre de la Justice, Vic Toews, a annoncé hier vouloir mettre en avant le programme du Parti conservateur dans son domaine «dès que possible».

Un caucus sonné

Les députés conservateurs ont d'ailleurs pu entendre de vive voix les priorités de leur chef hier, à l'occasion de leur premier caucus depuis les élections du 23 janvier dernier. Si, devant les caméras, le sourire et les bons mots étaient de rigueur, on n'avait pas besoin de gratter très fort pour faire apparaître le malaise évident de certains députés à la suite de l'arrivée au cabinet d'un libéral et d'un sénateur non élu, deux nominations qui heurtent les principes conservateurs.

Le premier ministre a d'ailleurs senti le besoin de revenir sur l'entrée au conseil des ministres de David Emerson et Michael Fortier. «Ma détermination est claire: je veux avoir un vrai gouvernement national le plus fort possible», a-t-il dit à ses députés dès le début du caucus.

Pendant que certains exprimaient leur embarras devant cette situation, la plupart des députés prenaient le rôle du bon soldat qui fait confiance à son chef... surtout qu'ils étaient sous la surveillance étroite de l'équipe de communication conservatrice, qui voulait visiblement restreindre les commentaires aux médias.

«M. Fortier est un très bon gars et M. Harper est un grand garçon. C'est lui qui prend les décisions», a lancé Luc Harvey, député conservateur dans la région de Québec. «C'était une grande surprise hier, mais on est une grande équipe qui travaille ensemble. Je suis sûr que M. Harper a bien pensé à sa décision», a soutenu de son côté James Moore, de la Colombie-Britannique, qui a probablement perdu sa place au cabinet avec l'arrivée de David Emerson.

Tous les députés ont souligné les compétences de M. Emerson et l'expérience qu'il amenait au cabinet. Même scénario dans le cas de Michael Fortier, qui passe par le Sénat pour atterrir au conseil des ministres. Les deux hommes ont beau être compétents, la façon de procéder à leur nomination en a irrité plusieurs au sein du caucus conservateur. Les députés de l'Ouest, qui se battent depuis des années pour un Sénat élu et qui n'apprécient pas les changements de partis politiques, ont quant à eux exprimé leur malaise.

«Je n'aimais pas ce type de politique et je n'aime pas plus ça. Mon opinion n'a pas changé. Je n'aurais jamais fait ça», a lancé le député albertain Myron Thompson en parlant de David Emerson. «Le premier ministre a pris sa décision, il est en charge et je lui fais confiance, mais c'est certain que je vais en entendre parler dans mon comté», a-t-il ajouté.

Le principal intéressé est bien conscient de la réaction qu'il a suscitée. «Les gens me donnent l'impression d'être contents de me voir», a affirmé Michael Fortier hier.