Les surprises du cabinet - Harper écorche ses principes

Le premier ministre Stephen Harper accueille son ministre du Commerce international qui était jusqu’à hier ministre libéral de l’Industrie.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Stephen Harper accueille son ministre du Commerce international qui était jusqu’à hier ministre libéral de l’Industrie.

Ottawa — En construisant son cabinet comme il l'a fait, le premier ministre Stephen Harper se retrouve à renier plusieurs de ses principes. Sans compter que le passé entaché de certains de ses ministres risque d'attirer bien des regards obliques. Déjà, l'opposition libérale s'inquiète de certaines nominations.

La nomination de David Emerson, jusqu'à hier matin encore ministre libéral de l'Industrie, aura constitué la plus grande surprise de cette cérémonie d'assermentation. Le parallèle entre M. Emerson et la transfuge Belinda Stronach, passée de l'opposition conservatrice au cabinet libéral en mai 2005, a vite été établi. M. Harper avait déclaré à cette époque que «les libéraux feraient n'importe quoi pour gagner. Pour notre part, nous essayons de créer un parti de principes à l'aide de gens qui se comportent avec principe. Nous essayons d'éviter d'encourager les changements de parti parce que je crois que c'est le genre de choses qui génèrent le cynisme.»

Le premier ministre a reconnu hier qu'il avait «directement» téléphoné au député de Vancouver pour lui offrir le portefeuille du Commerce international. «Je suis impressionné par ses capacités», a dit M. Harper en saluant sa non-partisanerie. «Pour être franc, Belinda Stronach avait aspiré à diriger notre parti. M. Emerson n'a jamais voulu diriger le Parti libéral.»

Avec ce transfuge, les conservateurs détiennent 125 sièges à la Chambre des communes, contre 102 pour le Parti libéral. Avec l'appui des 29 néo-démocrates, le gouvernement détiendrait une majorité de 154 sièges sur 308, à la condition que le président de la Chambre, qui ne vote qu'en cas d'égalité, provienne des banquettes libérales, comme c'est le cas présentement.

David Emerson, entré en politique en 2004 après une carrière dans la haute fonction publique provinciale et un passage dans le secteur privé, n'a pas caché son désintérêt pour tout rôle dans l'opposition. Lorsque Le Devoir lui a demandé s'il serait resté dans le cabinet de Paul Martin si celui-ci avait été réélu premier ministre, il a répondu: «Oui, absolument.»

Dans son comté de Vancouver-Kingsway, ce n'était pas la joie. «Nous aidions M. Emerson parce que nous croyions aux idées libérales, pas aux idées conservatrices», a expliqué sur les ondes de CBC John McNamee, le secrétaire de l'association libérale. Dans les coulisses conservatrices, le mécontentement se faisait déjà entendre. «Certains députés vont être mal à l'aise. Beaucoup croyaient que le geste de Belinda Stronach était épouvantable», dit un député. Chez les libéraux, l'ex-ministre Maria Minna a demandé la démission de M. Emerson.

M. Emerson ne se soumettra pas à une élection partielle pour obtenir l'aval de ses commettants. Il y a deux semaines, il a été élu député libéral avec un peu plus de 20 000 voix, soit 11 000 de plus que le conservateur arrivé troisième. M. Emerson avait voté l'an dernier contre un projet de loi néo-démocrate exigeant des transfuges qu'ils se fassent réélire sous leur nouvelle bannière politique. Stephen Harper n'était pas présent à ce vote, mais quatre de ses ministres d'aujourd'hui avaient alors voté pour et autant avaient voté contre.

Un sénateur au cabinet

L'autre grande surprise de ce cabinet aura été la nomination d'un non-élu, l'avocat Michael Fortier. Organisateur politique de longue date, M. Fortier avait même brigué la chefferie du Parti progressiste-conservateur contre Joe Clark en 1998. Il a coprésidé la dernière campagne électorale. Il sera nommé au Sénat en remplacement de Shirley Maheu, sénatrice québécoise décédée la semaine dernière. C'est lors de la période de questions du Sénat (très peu suivie des médias) qu'il rendra des comptes, a indiqué M. Harper. Pas question pour lui non plus de se présenter à une élection partielle. Tout au plus s'est-il engagé à se porter candidat lors de la prochaine élection générale.

Pourtant, M. Harper avait clairement indiqué, pendant la campagne électorale, qu'«on doit être élu au Parlement canadien pour être ministre». Le mot Parlement inclut la Chambre des communes et le Sénat. Le chef conservateur a d'ailleurs invité les journalistes hier à décortiquer ses paroles. «Si vous regardez avec attention, j'ai laissé ouverte cette possibilité.»

M. Harper a justifié son choix par le besoin de représenter la région métropolitaine montréalaise à sa table du cabinet. Il ne s'est pas senti obligé de faire de même pour la ville de Toronto, qui elle non plus n'a pas élu de conservateur. Jim Flaherty, ex-ministre dans le cabinet de Mike Harris, jouera ce rôle même s'il a été élu à Oshawa, une ville industrielle située à environ 55 kilomètres à l'est de la métropole.

Justice sous surveillance

Vic Toews a surpris tout le monde en atterrissant à la Justice. Originaire du Manitoba, il avait occupé ce poste sur la scène provinciale, mais ses positions sur la Charte des droits et les juges qu'il estime trop activistes l'avaient, aux yeux de plusieurs commentateurs, discrédité pour ce poste. À Ottawa, il s'est obstinément opposé au mariage de conjoints de même sexe parce qu'il y voyait une menace à la liberté religieuse des Églises. De plus, M. Toews a déjà été reconnu coupable, en 1999, de violation de la loi électorale manitobaine pour avoir dépassé la limite de dépenses permise. Le chef libéral intérimaire, Bill Graham, a dénoncé cette nomination. «Pour avoir vu M. Toews à l'oeuvre à la Chambre des communes, je peux dire que son approche de la constitution ne respecte pas le rôle des tribunaux.»

Enfin, l'autre ministre sous la loupe est Gordon O'Connor, titulaire de la Défense. Militaire de carrière, M. O'Connor a agi à titre de lobbyiste pour l'industrie militaire. Le cas est d'autant plus paradoxal que le nouveau gouvernement a annoncé hier le prolongement (à cinq ans) de la période d'exclusion à laquelle devront se conformer les ministres sortants avant de pouvoir exercer des activités de lobbying auprès du gouvernement. «J'ai dit que je voulais empêcher les gens d'utiliser leur passage au public pour obtenir des gains dans le privé plus tard, s'est justifié M. Harper. Mais nous ne voulons pas décourager la participation au gouvernement des gens ayant une expérience dans le secteur privé.» M. O'Connor a indiqué qu'il ne se récuserait pas. «Just watch me!», a-t-il lancé aux médias.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 7 février 2006 08 h 42

    Des débuts à la Bush

    Ceux qui se souviennent des premières années au pouvoir de George W. Bush verront sans doute des similitudes avec la façon dont Stephen Harper a formé son premier cabinet, niant des principes qu'il avait mis d'avant pour se faire élire (pas de transfuge, pas de ministres non députés, etc.). Reste à voir jusqu'où la droite chrétienne, bien représentée au cabinet, poussera le premier ministre dans la dénégation des libertés fondamentales.