Le déclin du mythe Martin

Photo: Agence Reuters

Ottawa — «Je crois que c'est le temps de passer le flambeau. Merci.» Sur ces mots, Paul Martin tournait les talons et mettait un terme à son premier point de presse depuis sa défaite électorale du 23 janvier. Ses yeux rougis, sa voix grave et étouffée donnaient l'impression que l'homme était sur le point de craquer. Comment en est-il arrivé là?

Le 23 janvier 2004, à peine couronné chef du Parti libéral du Canada, Paul Martin et son parti trônaient à 48 % dans les sondages, même au Québec (47 %). On donnait le Bloc québécois (36 %) pour mort tellement le remplaçant de Jean Chrétien était populaire. Deux ans jour pour jour plus tard, ce même homme conduisait ses troupes à l'abattoir. Avec 13 députés seulement au Québec, le PLC a enregistré sa pire performance depuis le balayage conservateur de 1988 (12 libéraux). Ensuite, il faut remonter à... 1882 pour trouver un si mauvais score québécois. À l'échelle du pays, les 103 sièges lui ont permis de sauver la face, mais ils n'ont que rappelé plus cruellement encore l'incapacité de Paul Martin à faire élire plus qu'une minorité.

Dans les rangs militants, très peu osent conclure que Paul Martin aura été un mauvais chef de parti et un mauvais premier ministre, bref, que le bon numéro deux (ministre des Finances) n'avait pas l'étoffe d'un bon numéro un (premier ministre). On ne s'en prend pas à lui personnellement, mais là s'arrêtent les scrupules. Car on reproche au chef démissionnaire son entourage de mercenaires politiques, son indécision chronique, sa mauvaise campagne électorale et son appropriation du parti. Bref, avec la défaite, les langues commencent à se délier.

Phénomène de rejet

Akaash Maharaj a, le premier, jeté un pavé dans la mare. L'ex-président de la commission politique du PLC a envoyé, trois jours après les élections, une lettre décapante à tous les militants les conviant à participer au «processus de renouvellement» du parti.

«La longue présence au pouvoir de notre parti en a fait un aimant à libéraux de circonstance qui ont souvent eu préséance sur les libéraux de conscience, écrit-il. Les Canadiens ne sont pas les dupes que ces mercenaires politiques aimeraient croire. Nous reconnaissons ceux qui conçoivent le pouvoir comme une fin en soi.»

Le constat cinglant fait son chemin dans les esprits. Même des députés déplorent ouvertement la machine électorale qu'est devenue leur formation politique. «Au lieu de se rapprocher de la base et de nos principes de base, toutes les décisions qu'on prenait, c'était en se demandant: est-ce que c'est une décision qui va favoriser notre réélection?», constate aujourd'hui la députée montréalaise Marlene Jennings. Elle note que, d'un scrutin à l'autre, les consultations avec les associations de comté se sont faites plus rares.

C'est un euphémisme que de dire que l'entourage de Paul Martin n'était pas apprécié sur la colline parlementaire. On reprochait aux David Herle, Tim Murphy, Terry O'Leary et Scott Reid leur arrogance, leur mépris et leur ton cassant. Sans compter leurs méthodes musclées employées pour hisser leur poulain au sommet du parti. Aujourd'hui, la défaite de Paul Martin est considérée comme la défaite de cette petite équipe hermétique et on ne se gêne plus, maintenant qu'elle ne peut plus faire miroiter quelques années de pouvoir supplémentaires, pour la critiquer.

«Il y avait aussi trop de porte-parole qui n'étaient pas candidats et il y a eu l'affaire du pop-corn et de la bière», lance Denis Coderre en faisant référence aux tristement célèbres commentaires de Scott Reid lors d'une table ronde télévisée. «À un moment donné, si on veut parler, qu'on se présente.»

Dans les coulisses, les organisateurs associés à Martin Cauchon, Jean Chrétien ou encore Brian Tobin demandent le départ de ces organisateurs pour le bien-être du parti. «Comme le démontrent les résultats des élections, écrit encore Akaash Maharaj, ceux qui vendraient l'âme de notre parti pour le pouvoir ne nous ont laissé ni l'un ni l'autre.» Il résume ainsi l'état d'esprit actuel: l'heure des comptes a sonné.

En conférence de presse jeudi, Paul Martin défendait encore loyalement son équipe, refusant de voir en eux la source d'une grande division au sein du Parti libéral. «Dans chaque parti politique, il y a du monde qui s'aime et il y a du monde qui ne s'aime pas. [...] C'est tout à fait naturel. Selon moi, ces divisions sont minimes. Ceux qui m'entourent ont été des membres du Parti libéral depuis belle lurette, ils connaissent beaucoup de monde et jamais je n'ai entendu une personne indiquer [leur départ] comme condition [à son retour au Parti libéral].»

Marionnette

On reproche à cet entourage d'avoir tellement contrôlé Paul Martin, en lui imposant des scripts très précis dont il ne devait absolument pas déroger, qu'il en a perdu toute son essence. «J'ai un ami qui a travaillé avec lui qui me disait: "As-tu déjà vu ça, un chef qui, pour lever le petit doigt, a besoin de l'approbation de quatre supposément super stratèges?", raconte une organisatrice libérale qui demande l'anonymat. Il n'a fait que lire ses notes pendant la campagne. Il n'a pas parlé avec ses tripes. Ç'a gâché beaucoup de choses. Il n'a rien dit avec ses tripes. L'as-tu déjà vu lever les yeux de son lutrin? Moi, je ne l'ai pas vu.»

À cet égard, ses conseillers n'ont peut-être que consolidé un aspect de Paul Martin: son incapacité à prendre une décision rapidement. Avec son arrivée au pouvoir, les réunions de cabinet se sont soudainement prolongées: les journalistes faisaient le pied de grue parfois pendant des heures en attendant la fin de ces réunions qui, sous Jean Chrétien, duraient deux heures «top chrono». M. Martin laissait les discussions s'éterniser. Cet amoureux des tables rondes ne se résignait pas à se faire une tête sur un sujet sans en avoir d'abord étudié tous les tenants et aboutissants. Premier ministre, il s'intéressait encore à tous les petits détails de chaque dossier, ce qui lui faisait perdre un temps fou.

Le chroniqueur politique Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, établit un lien entre ce comportement et son passage aux Finances. «Au ministère des Finances, il pouvait passer des semaines sinon des mois à jongler avec des concepts avant de produire son spectacle annuel: le budget, écrit Simpson dans une chronique-fleuve relatant le déclin du mythe Paul Martin. Il avait un long échéancier qui mettait en valeur ses forces. Mais la multiplicité des enjeux qui grugent le temps d'un premier ministre nécessite un instinct politique vif et rapide que Paul Martin possédait en quantité très limitée.»

En outre, un ministre des Finances jouit d'un avantage sur tous ses collègues du cabinet: ses initiatives font toujours l'objet d'un vote de confiance, l'exemptant d'avoir à marchander les appuis au cabinet et au caucus. Le ministère des Finances constitue une sorte de bulle aseptisée de la politique. Le réveil, une fois rendu au sommet, n'en a été que plus brutal.

Une des personnes ayant travaillé avec lui une fois devenu premier ministre va plus loin et estime que Paul Martin n'était pas assez «politique». Son obsession des subtilités l'empêchait de tenir en public des propos vendeurs mais réducteurs. «On lui disait: "Ce n'est pas grave, dites-le et on va le travailler après. On va l'organiser pour que ce que vous avez promis se réalise." Il n'en était pas capable. Il n'est pas capable d'adapter une réalité en rendant le message un peu plus souple.»

Campagne ratée

Paul Martin aura aussi mené, de l'avis de plusieurs, une mauvaise campagne électorale. On critique sa décision de n'avoir pour ainsi dire pas fait campagne avant Noël, laissant le champ libre à Stephen Harper. «Jamais nous n'aurions dû laisser l'opposition établir l'ordre du jour, déplore un proche de Jean Chrétien. La campagne aurait dû être beaucoup plus courte, avec des élections le 9 janvier. On aurait annoncé plein de politiques avant Noël et laissé les gens les digérer pendant les Fêtes.»

Le député Denis Coderre nourrit le même ressentiment. «Ç'a été une mauvaise campagne. On était toujours en réaction. Il y a des enjeux qu'on a manqués.» M. Coderre, qui en avait visiblement gros sur le coeur cette semaine lors du premier caucus depuis le scrutin, s'en prend même au slogan du parti. «Il faut aller chercher les militants et leur dire que ce n'est plus la gang à Paul, ce n'est plus la gang à XYZ. On est le Parti libéral. Beaucoup de gens ont été choqués par le slogan: "Les libéraux de Paul Martin". C'est quoi, ça, les libéraux de Paul Martin? On est du Parti libéral.»

L'ex-ministre met ainsi le doigt sur un autre bobo, celui de l'exclusion de bien des militants depuis l'avènement de M. Martin à la tête du parti. L'organisatrice libérale, qui se vante d'avoir été de toutes les campagnes électorales de sa vie, avoue «ne pas avoir levé le petit doigt» pendant celle qui vient de se terminer. Un proche de Jean Chrétien, lui, reconnaît ne pas avoir été appelé en renfort. Il a finalement fait quelques appels téléphoniques pour un ami dans une campagne locale, sans plus.

La conclusion est la même pour un peu tout le monde dans le parti: comment peut-on espérer que les Canadiens respectent les libéraux si les libéraux ne se respectent pas entre eux? Le chef démissionnaire a qualifié jeudi ces divisions au sein du parti de «minimes». Paul Martin, à qui on a reproché d'avoir conservé autour de lui une équipe meilleure pour décrocher le pouvoir que pour l'exercer, lui sera resté fidèle jusqu'au bout. La lucidité sera venue d'elle-même: une «grande majorité» des membres de l'entourage de M. Martin lui ont fait part de leur volonté de continuer leur carrière dans le secteur privé. «Ils n'ont pas l'intention de faire partie d'une campagne à la chefferie d'aucun candidat», a révélé leur patron.

Le processus de reconstruction devra donc commencer, avec de plus en plus de voix qui demandent la tenue d'un congrès avant l'élection d'un nouveau chef. «Moi, comme militant, je souhaite qu'il y ait un débat d'idées, pas de machine, explique un fidèle de Jean Chrétien. La dernière fois, Paul Martin n'a rien gagné. Il a fait peur aux gens en gagnant des organisations de comté.»

Les appels à la reconstruction du parti contiennent tous un message de réunification. Et aujourd'hui, ce sont surtout les «pro-Martin» de l'époque qui appellent à l'inclusion de tous. «Il y a de la place pour tout le monde», affirme l'ex-ministre Joe Volpe lorsqu'on lui demande si sa participation étroite à l'avènement de Paul Martin ne nuira pas à son éventuelle participation à la course au leadership. Comme quoi le temps renverse bien des situations.