Harper échouera comme Mulroney, analyse Parizeau

Québec — Le nouveau premier ministre canadien Stephen Harper aura bien du mal à faire accepter au Canada anglais les changements qu'il a promis au Québec, a pronostiqué l'ancien premier ministre péquiste Jacques Parizeau hier. Pis encore, il échouera très probablement à réformer le Canada dans le sens des aspirations du Québec, à l'instar d'un autre chef conservateur, Brian Mulroney.

C'est lors d'une conférence de presse qui a précédé une allocution prononcée devant environ 500 étudiants à l'Université Laval que l'ancien chef souverainiste a livré à la presse son analyse de l'actualité politique. Il s'était presque abstenu de le faire depuis quelques mois en raison de la course à la direction du Parti québécois et des élections fédérales.

Outre ses pronostics au sujet de Stephen Harper, l'ancien chef a souligné que le Bloc québécois, lors de la campagne électorale qui vient de prendre fin, avait opté pour une stratégie trop négative et pas assez précise sur la question de la souveraineté. Quant au nouveau parti de gauche souverainiste qui naîtra demain et dimanche à Montréal de la fusion de l'Union des forces progressistes (UFP) et d'Option citoyenne (OC), il y voit un «échec» de la part du Parti québécois, une déplorable «rupture de dialogue».

L'élection de Stephen Harper est loin de boucher l'horizon pour les souverainistes, a dit M. Parizeau, puisqu'elle ramène le pays à des «conditions assez analogues» à celles de l'époque de Meech et Charlottetown (1987-92). Ce fut une période au cours de laquelle on a vraiment tenté de «renouveler» le fédéralisme et où une telle chose s'est révélée «impossible», a-t-il souligné. Il a rappelé que tous les premiers ministres avaient appuyé ces deux accords constitutionnels «dont personne ne parle plus aujourd'hui» et que «c'est l'opinion publique qui les a battus». M. Parizeau a rappelé qu'à l'époque, il avait fait le pari «que le Canada anglais n'accepterait jamais» ce qu'il y avait dans ces deux accords. «J'aurais pu perdre. Ç'a été parmi les années les plus difficiles que j'ai connues. Mais le pari a réussi.»

Aujourd'hui, il fait le même pari à l'égard des promesses de Harper. On doit reconnaître que ce premier ministre «est de bonne foi quand il cherche à faire la paix avec le Québec», note-t-il, tout comme Brian Mulroney l'était. À l'instar du petit gars de Baie-Comeau, Harper «ouvre des dossiers majeurs».

Ce sont notamment des «affaires de gros sous» très complexes. «Dire: "on va arranger le déséquilibre fiscal", c'est une longue et une grosse opération», souligne celui qui a été le grand argentier de René Lévesque (ministre du Revenu de 1976 à 1979, président du Conseil du trésor de 1976 à 1981 et ministre des Finances de 1976 à 1984). Selon lui, «ça va prendre pas mal de temps, ne serait-ce que de définir les enjeux». Or les conservateurs, minoritaires, «auront-ils assez de temps?», s'interroge M. Parizeau.

L'autre champ miné, ouvert par le nouveau premier ministre Harper, est celui de la place du Québec dans le monde. «Ce qui est offert dans le programme conservateur est extraordinaire, estime-t-il. Ça concerne les ententes bilatérales, multilatérales, continentales et internationales. C'est un champ immense!»

Mais là aussi, Jacques Parizeau fait le pari que le reste du Canada n'acceptera jamais que les provinces en général et le Québec en particulier investissent ce domaine. «Surveillez les relations internationales», a laissé tomber l'ancien premier ministre avec un sourire narquois en fin d'allocution. «Ici, il est bien possible qu'il y ait un os. [...] Ça va être difficile de faire accepter par le Canada anglais un statut particulier du Québec» dans ce domaine. En effet, Stephen Harper a entre autres promis que le Québec aurait, à l'UNESCO et au sein d'autres instances comme le Bureau international du travail, un statut comparable à celui qu'il a obtenu à la Francophonie (c'est-à-dire celui de «gouvernement participant»). «On verra bien, remarquez, je ne veux de mal à personne», a-t-il ajouté avec ironie avant de déclarer: «Si Achille a un talon, le talon, il est là.»

Bloc

Pour les souverainistes, au dire de M. Parizeau, il faut maintenant décortiquer le programme conservateur. «Ça devrait être une lecture obligatoire. Il y a aussi le discours du 19 décembre de Stephen Harper à Québec. Je n'arrive pas à le trouver. Je remue mer et monde pour le trouver. Si quelqu'un dans l'assistance en a une copie quelque part, auriez-vous l'obligeance de la faire circuler? Ça va être un document qui va avoir un long avenir», prédit M. Parizeau.

En somme, un nouveau défi se présente aux souverainistes. Il faut revoir les stratégies, dit-il, semblant contredire ce que le chef péquiste André Boisclair a affirmé cette semaine. En tout cas, celle adoptée pendant la dernière campagne n'a pas été concluante. «Si vous me demandez si c'est une bonne stratégie, ben non, ce n'est pas une bonne stratégie.» Plus tôt cette semaine, en entretien au Devoir, il avait précisé qu'en campagne électorale, il faut dire aux gens où on s'en va, la manière dont on fera les choses. «Vous savez, les idées mènent le monde! Oui, en politique, il peut y avoir un peu d'hommerie. Mais on ne peut pas se contenter de dire: "Ta mère est laide et ton père est niaiseux".» La force de Harper a justement été de réduire au maximum la portion «hommerie» de son message et de se concentrer sur les idées.

Par ailleurs, selon l'ancien chef péquiste, «à partir du moment où Ottawa ouvre sur l'international», le rôle du Bloc est de plus en plus important. «Il est dans son élément plus que le Parti québécois. Le Bloc [...] comprend très bien la portée de ce qui s'en vient.» M. Parizeau en veut pour preuve une initiative du parti de Gilles Duceppe qui a contraint la délégation canadienne à la conférence de Hong Kong à sauver la gestion de l'offre en agriculture. Au reste, alors que l'international prend une importance sans précédent pour le Québec, M. Parizeau trouve toutefois déplorable que le premier ministre Jean Charest se soit empressé, sitôt arrivé au pouvoir, d'abolir l'Observatoire sur la mondialisation.

Mystère

Par ailleurs, M. Parizeau ne voit pas de grand mystère dans le comportement électoral des habitants de Québec. Sauf en ce qui a trait au rôle de la radio: «La radio québécoise, je n'y ai jamais rien compris. Pour moi, c'est un livre fermé.» Il considère que le vote est davantage volatil à Québec qu'il l'est ailleurs et que lorsque «des souverainistes prennent des sièges à Québec, ils les prennent tous. Et quand ils prennent une débarque à Québec, ils prennent une vraie débarque!». À ses yeux, cette volatilité démontre une «certaine sagesse»: les gens de Québec veillent à leurs intérêts. Pour les forces souverainistes, cela rend nécessaires certains changements. Il est urgent que le parti se donne «un programme qui a une coloration de Québec, qui soit marqué et développé à cet égard». Aussi, il est temps, selon lui, «que des leaders [souverainistes] se lèvent dans la ville de Québec».

Option Canada

Enfin, M. Parizeau s'est réjoui des révélations des journalistes Normand Lester et Robin Philpot à propos d'Option Canada. C'est selon lui «la première preuve qu'on a que le gouvernement fédéral a violé les lois du Québec et a collaboré, ou menti, au camp du NON. Et tout cela sera clarifié», a-t-il dit. Ce qui l'a amené à faire cette remarque, adressée à Ottawa: «On ne peut pas écrire une loi fédérale sur l'imputabilité [comme Stephen Harper l'a annoncé] sans s'occuper de choses comme celle-là.»
1 commentaire
  • FARID KODSI - Inscrit 3 février 2006 23 h 48

    Qui va croire Parizeau?

    Après tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a prédit et tout ce qui ne s'est pas réalisé malgré toutes ses prédictions de malheur, quel est le naïf qui va faire confiance à ce grand bourgeois rêveur qui vit en France depuis des années et qui tient beaucoup plus à ses vignobles qu'aux petites histoires quotidiennes du Québec???