Le point de vue des Canadiens

Le lien de confiance de la population à l'égard de la bureaucratie et du gouvernement fédéraux est sérieusement ébranlé par le scandale des commandites. C'est du moins ce qui ressort des 4106 courriels, 150 mémoires et 42 témoignages d'experts recueillis par le commissaire John Gomery dans la deuxième phase de ses travaux.

M. Gomery consacre un chapitre entier de son rapport final au point de vue des Canadiens. Ceux-ci comprennent bien que le scandale des commandites est un cas d'espèce, «mais ils estiment aussi qu'il était l'expression de problèmes culturels ou moraux plus systémiques au sein du gouvernement», résume le commissaire. Cynisme, opportunisme, lâcheté morale, indifférence au gaspillage de fonds publics, mépris de l'intérêt public: les mots durs ne manquent pas.

Les Canadiens considèrent le programme des commandites au mieux comme «du gaspillage irresponsable de leur argent durement gagné», au pire du «vol pur et simple». «Comparez le zèle avec lequel l'ADRC [l'Agence des douanes et du revenu du Canada] pourchasse le contribuable pour percevoir jusqu'au dernier sou qu'elle estime être dû au gouvernement, à la manière cavalière, si ce n'est criminelle, avec laquelle il sera dépensé», a notamment fait savoir un correspondant du site Internet de la commission.

L'honnête contribuable, qui remplit chaque année une quantité de formulaires d'impôt, connaît trop bien les règles et contraintes de la bureaucratie fédérale. Et il ne demande pas qu'elles soient bonifiées, mais respectées. Plusieurs d'entre eux estime que l'État «se moque de ses propres règles», sans jamais être inquiété des conséquences. Celles-ci sont appliquées de façon arbitraire, ou seulement lorsqu'il risque d'y avoir un examen public. Les «amis du système peuvent obtenir ce qu'ils veulent, quand ils le veulent, malgré les règles».

La question de l'imputabilité se pose en termes radicalement différents pour la commission Gomery et pour les quidams. Le juge Gomery a défini l'imputabilité comme le fait qu'une personne appelée à rendre des comptes doive «expliquer et accepter les responsabilités associées à l'exécution du mandat qui lui est confié». De leur côté, les Canadiens jugent l'imputabilité «vide de sens» si elle n'est pas accompagnée de sanctions. La commission a reçu un déluge de courriels de gens se disant outrés que personne n'ait été jeté en prison pour le scandale des commandites, affirme M. Gomery.

Les Canadiens «attendent de leurs dirigeants qu'ils agissent comme des dirigeants, c'est-à-dire qu'ils assument leurs responsabilités et qu'ils rendent des comptes», constate le juge Gomery. «Politiciens et fonctionnaires étaient réticents à admettre leurs rôles et responsabilités respectifs. De ce fait, personne n'a fini par assumer la responsabilité de ce qui s'est passé. Cette opinion a été exprimée à d'innombrables reprises», dit-il.

La méfiance à l'égard de la fonction publique est palpable. La facilité avec laquelle un Charles Guité a contourné les règles, sans jamais être inquiété par ses collègues de travail, à l'exception peut-être du dénonciateur Allan Cutler, n'est pas de nature à dissiper le malaise. «Beaucoup craignent que ce groupe de professionnels extrêmement qualifiés [les fonctionnaires] n'accorde pas la priorité absolue à l'intérêt public.»

L'impression générale en est une de «scepticisme marqué au sujet de l'aptitude du gouvernement à se réformer par des mesures internes».

Selon le commissaire Gomery, la participation du public s'est révélée être «un élément décisif» de son enquête, car c'est à ce même public que le gouvernement est appelé à rendre des comptes.