Plaidoyer pour que la crise en Ukraine n’éclipse pas celle en Biélorussie

La cheffe de l’opposition bélarussienne, Svetlana Tikhanovskaïa, est en exil depuis deux ans.
Photo: Associated Press La cheffe de l’opposition bélarussienne, Svetlana Tikhanovskaïa, est en exil depuis deux ans.

La leader de l’opposition de Biélorussie, en exil depuis deux ans, foule ces jours-ci pour la première fois le sol canadien afin de réclamer l’aide du gouvernement Trudeau. Svetlana Tikhanovskaïa voudrait que le Canada hausse le ton contre le régime en place et soutienne la société civile et la démocratie sur le terrain. Et elle prévient qu’ignorer ce qu’il se passe dans son pays, en ne s’inquiétant que de la guerre en Ukraine, serait une grave erreur, car le sort de l’un et de l’autre est intimement lié face aux visées impérialistes de la Russie.

« Aujourd’hui, l’existence même de la Biélorussie est menacée », tranche sans détour Mme  Tikhanovskaïa, qui a fui son pays à la suite de l’élection de 2020 pour trouver refuge en Lituanie avec ses enfants. Elle venait de briguer la présidentielle à la place de son mari, le youtubeur et militant pro-démocratie Sergueï Tikhanovski, arrêté et mis en prison trois mois avant l’élection.

« Nous devons empêcher la Biélorussie d’être absorbée par la Russie », a martelé lundi Mme  Tikhanovskaïa, lors d’une table ronde organisée avec une poignée de médias canadiens.

La politicienne de 40 ans mène une tournée au cours de laquelle elle rencontrera la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly mardi, le premier ministre Justin Trudeau mercredi, ainsi que des sénateurs et des députés.

L’enjeu international qui est toutefois sur toutes les lèvres depuis près d’un an est l’invasion russe en Ukraine. Et non la situation politique en Biélorussie et la répression du président Alexandre Loukachenko, qui s’est déclaré vainqueur d’un sixième mandat malgré les allégations de fraude électorale.

Mme Tikhanovskaïa ne craint pas pour autant que ses demandes soient ignorées par Ottawa. La conversation a d’ailleurs été entamée cette fin de semaine, avec la ministre de la Défense, Anita Anand, lors d’un forum international sur la sécurité à Halifax.

La délégation biélorusse a notamment fait valoir le risque politique et militaire dans la région, mais aussi pour le Canada, les États-Unis, l’Union européenne et l’OTAN. « Nous avons discuté à savoir s’il est acceptable d’attendre que la Biélorussie ne devienne qu’une rampe de lancement pour la Russie, qui se sert de la Biélorussie pour ses provocations et ses menaces. Pour nous, ce ne l’est définitivement pas », a fait valoir Valery Kavaleuski, représentant aux affaires étrangères de l’opposition en exil de Mme Tikhanovskaïa.

Des sanctions et de l’aide

Le régime Loukachenko avait permis à des troupes russes d’entrer en Ukraine depuis son territoire, en février. Le président profite d’ailleurs aujourd’hui de cette guerre pour poursuivre sa répression — en arrêtant des prisonniers politiques tous les jours — et ses crimes contre l’humanité, dénonce Mme Tikhanovskaïa. « Les citoyens de Biélorussie sont torturés par leur gouvernement sans aucune conséquence », s’insurge-t-elle.

Ses collègues et elle demanderont donc au gouvernement canadien d’imposer de nouvelles sanctions, en plus de celles imposées depuis 2020, à d’autres membres et entités du régime.

Elle espère aussi de l’aide humanitaire pour soutenir ces prisonniers politiques — comme son propre mari — et leur famille, de même que pour soutenir une presse indépendante sur le terrain. Le Canada a versé trois millions de dollars d’aide depuis 2020. L’opposition biélorusse cherche à amasser 82 millions supplémentaires. Les États-Unis et l’Union européenne en ont promis environ 60 millions. Il reste à combler l’écart.

La leader de l’opposition compte également inviter Ottawa à envisager de faciliter l’octroi de visas pour les Biélorusses.

Son équipe et elle cherchent en outre à convaincre certaines organisations internationales, comme les Nations unies, de sévir contre le président pour les crimes commis dans le cadre de la répression et son aide offerte lors de l’invasion russe en Ukraine. « Si la Biélorussie n’avait pas offert de tremplin aux troupes russes, cette guerre n’aurait même pas commencé du tout. Il doit faire face à la justice », insiste Mme Tikhanovskaïa.

Une collaboration en coulisse

Svetlana Tikhanovskaïa soutient que des centaines de milliers de Biélorusses participent aux efforts de résistance dans son pays. En sabotant des chemins de fer depuis un an, où devait transiter du matériel militaire russe, ou en informant les Ukrainiens d’autres déplacements d’effectifs.

De l’avis de Mme Tikhanovskaïa, une possible participation de l’armée biélorusse en Ukraine serait peu probable, car les troupes ignoreraient un tel ordre du président Loukachenko. Surtout face aux avancées des forces ukrainiennes et au recul de celles du président russe, Vladimir Poutine.

La résistance biélorusse se prépare au contraire au « plan de la victoire », jure-t-elle, lorsqu’Alexandre Loukachenko aura été suffisamment affaibli pour être remplacé. « Ce ne sera peut-être pas l’affaire d’un instant précis. Ce pourrait être un processus plus long, comme lors de la fin de la guerre froide. Et nous devrons surveiller attentivement ces changements du Kremlin dans son soutien de Loukachenko. »

Mais ce moment viendra, insiste Svetlana Tikhanovskaïa. « Lorsque les gens constatent qu’il y a une solidarité entre eux, ils peuvent se soulever à nouveau. Notre rôle est de maintenir cette flamme, pour qu’ils soient prêts à s’activer plus tard. »

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