Discorde à Ottawa sur l’ingérence chinoise

L’opposition conservatrice s’est emparée des récentes allégations d’ingérence chinoise au Canada pour reprocher au gouvernement Trudeau de n’avoir rien fait pour y répondre. Les conservateurs accusent les libéraux d’avoir quelque chose « à cacher » dans ce dossier. L’un d’eux a même insinué que ce serait parce que des élus libéraux auraient eux-mêmes été financés par Pékin. Une allégation risquée, s’inquiète une experte en sécurité nationale.

La nouvelle a secoué la classe politique. Le Parti communiste chinois aurait financé 11 candidats aux élections fédérales de 2019, membres du Parti libéral et membres du Parti conservateur, dans le cadre d’une vaste opération d’ingérence étrangère. Le premier ministre Justin Trudeau et certains de ses ministres en auraient été informés en janvier dernier, selon le réseau Global News.

Les conservateurs demandent donc tous les jours au gouvernement, depuis lundi, qui sont ces candidats et quels gestes ont été posés pour sévir contre eux et contre les entremetteurs de Pékin.

 

Faute de réponse, le député québécois Luc Berthold et leader adjoint du parti aux Communes a demandé en Chambre ce que « sait » le premier ministre et « pourquoi veut-il le cacher aux Canadiens ». Avant de lancer, mardi : « Est-ce qu’un élu dans les banquettes libérales fait partie des 11 candidats ayant reçu de l’argent du régime communiste chinois ? »

Le gouvernement martèle que ses agences de renseignement veillent au bon déroulement des scrutins. « Il n’y a pas eu de changement à l’issue de l’élection », a insisté le ministre des Affaires intergouvernementales Dominic LeBlanc.

Son collègue François-Philippe Champagne, à l’Innovation et l’Industrie, a passé la semaine à sommer les conservateurs de ne pas faire de récupération politique. « Sur des questions comme ça, il faut s’en tenir aux faits. Je pense qu’il est dangereux de politiser une telle question. On parle de démocratie. »

Les conservateurs rétorquent qu’ils n’en font rien. Leur porte-parole en matière d’affaires étrangères, Michael Chong, n’a en effet jamais pointé les libéraux du doigt, comme son collègue Luc Berthold. Le chef Pierre Poilievre s’en est pour sa part tenu à demander au gouvernement s’il avait averti la commissaire aux élections fédérales (les libéraux n’ont pas répondu).

Mais M. Berthold a quant à lui réitéré ses insinuations, en faisant valoir en impromptu de presse mercredi que, face au silence du gouvernement, « on peut légitimement se poser la question : est-ce que parmi ces 11 candidats, il y en a qui sont des élus actuels ou des candidats éventuels du Parti libéral du Canada ? » Il ne l’a pas répété jeudi.

Munitions à la désinformation

Les experts en matière de renseignement s’inquiètent depuis des années des efforts d’ingérence étrangère menés notamment par Pékin. « Poser des questions sur cet enjeu est important », confirme Stephanie Carvin, professeure associée à l’Université Carleton et ancienne analyste au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).

« Mais de suggérer, sur la foi de cet article citant des sources anonymes, que des individus sont déloyaux ou payés par la Chine, c’est inopportun », ajoute l’experte. « Nous savons que les systèmes électoraux sont l’une des principales cibles de la désinformation. Alors il y a un risque que ce genre de propos nourrissent ces efforts qui cherchent à miner notre démocratie. »

Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le député québécois Luc Berthold a demandé en Chambre ce que « sait » le premier ministre et « pourquoi veut-il le cacher aux Canadiens ».

La professeure Carvin craint en outre que les allégations rapportées par Global soient possiblement montées en épingle. Car l’article ne cite pas de rapport de renseignement précis, ne précise pas d’où sont issues les sources, ou à quel échelon du SCRS elles se trouvent et quel serait le niveau de détail qu’elles pourraient détenir sur un tel sujet. « Il manque encore beaucoup d’information. Il serait inapproprié de brandir des allégations de déloyauté pour le moment. »

Les conservateurs font cependant bien de réclamer, de façon générale, des précisions au gouvernement, insiste-t-elle. En 2010, le directeur du SCRS de l’époque, Richard Fadden, s’inquiétait déjà publiquement de l’ingérence étrangère. Il avait confié à la CBC que l’agence de renseignement soupçonnait des élus municipaux en Colombie-Britannique et deux ministres provinciaux d’être sous l’influence de gouvernements étrangers. Le Globe and Mail avait révélé cinq ans plus tard que le ministre libéral ontarien Michael Chan était l’un de ceux-ci, car jugé trop proche du consulat chinois à Toronto (M. Chan a démenti).

Questions légitimes, autre forum

De l’avis de la professeure Carvin, les partis d’opposition feraient mieux de faire enquête par le biais de comités parlementaires, qui peuvent assigner des représentants fédéraux à comparaître et réclamer des documents. Le SCRS, la Gendarmerie royale du Canada et la commissaire aux élections fédérales sont aussi mieux placés que le gouvernement pour répondre, selon elle, car il est fort possible que les assurances de Justin Trudeau ou de ses ministres ne soient pas prises au sérieux. Le Bloc québécois a d’ailleurs écrit à la commissaire aux élections fédérales pour lui demander de faire enquête.

Le conservateur Michael Chong martèle toutefois qu’il leur faut réclamer des réponses en comité — comme ils l’ont fait en prolongeant une enquête cette semaine — mais aussi aux Communes. Parce que si certains des candidats financés par Pékin siégeaient au Parlement, la Chambre devrait se pencher sur la question et les caucus des partis respectifs aussi.

M. Chong rejette les accusations de récupération partisane que leur renvoient les libéraux. « Nous avons été clairs depuis le début que ce n’est pas une question partisane. Que des libéraux et des conservateurs sont impliqués dans ce stratagème de financement. »

Que faire des sous-entendus de son collègue Luc Berthold, au sujet des cachotteries libérales pour protéger des candidats dans leurs propres rangs ? « Je n’ai pas relu la transcription [des Communes]. Je ne sais pas ce qui a été dit précisément », réplique M. Chong.

Les conservateurs craignent que cette campagne de 250 000 dollars par la Chine ait influencé certaines courses locales, dans certains comtés — même s’ils reconnaissent, comme le gouvernement, que cela n’aurait pas changé le résultat final du scrutin et l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire en 2019.

Le Parti conservateur dénonce aussi le fait que le régime chinois a mené une importante campagne de désinformation sur les réseaux sociaux chinois, qui aurait eu, selon eux, le même impact au niveau local lors de l’élection de 2021.

L’ambassade de Chine à Ottawa n’a pas répondu à la demande de commentaires du Devoir.

Le président chinois et Justin Trudeau ont eu un différend au sommet du G20. Xi Jinping a rabroué Justin Trudeau, après que le bureau du premier ministre a indiqué aux médias canadiens qu’il lui aurait fait part de ses « sérieuses préoccupations autour des activités d’ingérence » au Canada.

La Chine accuse Ottawa de « condescendance »

Pékin — Le Canada agit de manière « condescendante » avec la Chine, selon la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, qui s’est exprimée jeudi. « La Chine n’a aucun problème à avoir des conversations cordiales avec les autres pays, mais nous nous attendons à ce que ce dialogue soit fait d’égal à égal et avec un respect mutuel, plutôt qu’à des critiques formulées de manière condescendante », a-t-elle déclaré. Lors de son point de presse quotidien, elle a mentionné que la discussion spontanée de mercredi, qui a été captée par des caméras, était « tout à fait normale » et « ne devrait pas être interprétée comme une critique ou un reproche du président Xi à l’égard de qui que ce soit ».

Associated Press



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