Lutte clivante à la mairie d’Ottawa

La course à la mairie d’Ottawa, qui met aux prises Catherine McKenney et Mark Sutcliffe, pourrait diviser la famille libérale au profit des néodémocrates.
Jean-Luc Henry / Flickr via Creative Commons La course à la mairie d’Ottawa, qui met aux prises Catherine McKenney et Mark Sutcliffe, pourrait diviser la famille libérale au profit des néodémocrates.

Des clans se forment derrière les deux principaux candidats à la mairie d’Ottawa, Catherine McKenney et Mark Sutcliffe, qui multiplient les appuis. D’un côté, plusieurs personnalités politiques autrefois associées au Parti libéral du Canada ; de l’autre, presque tous les députés libéraux de la région d’Ottawa actuellement en poste. Une dynamique qui serait en partie motivée par le souhait de ne pas donner d’oxygène au NPD à Ottawa, d’après certains observateurs.

Le 24 octobre, les Ottaviens choisiront vraisemblablement entre Catherine McKenney, personne non binaire qui siège au conseil municipal, et l’ancien journaliste Mark Sutcliffe. Les sondages indiquent qu’il s’agit d’une lutte à deux. L’avance considérable que détenait Catherine McKenney cet été s’est toutefois rétrécie dernièrement. 

Cela fait quinze ans que la classe politique ne s’est pas autant investie dans une campagne municipale à Ottawa, remarque Tyler Meredith, un ancien conseiller de Chrystia Freeland qui appuie Catherine McKenney. Pierre Cyr, un ancien conseiller de la première ministre de l’Ontario Kathleen Wynne, affirme que la « machinerie » des caucus libéraux provinciaux et fédéraux de la région d’Ottawa est derrière Mark Sutcliffe. Stephen Blais, le député provincial d’Orléans, affirme que le caucus ottavien du parti n’a pas discuté d’un appui commun pour le candidat, mais le député a personnellement discuté avec Mark Sutcliffe de la possibilité qu’il se lance dans la course avant qu’il le fasse officiellement.

Selon trois observateurs, si ces appuis s’accumulent chez les libéraux, c’est entre autres parce que ces derniers ne veulent pas donner de tribune à un maire associé au NPD à Ottawa, ce qui pourrait encourager le vote néodémocrate, déjà en vogue au provincial. Le NPD a remporté deux circonscriptions du centre-ville lors de la dernière élection provinciale. L’une n’avait jamais été néodémocrate ; l’autre était libérale entre 1995 et 2018.

Un ancien conseiller libéral qui préfère conserver l’anonymat puisqu’il est impliqué dans une autre campagne municipale affirme que ces gains néodémocrates sont problématiques pour le Parti libéral de l’Ontario, dont trois des huit sièges au Parlement ontarien sont à Ottawa.

Catherine McKenney ne s’est jamais présenté sous la bannière orange, mais a occupé le poste d’adjoint législatif de l’ancien chef Ed Broadbent entre 2004 et 2005. Selon l’ancien conseiller libéral qui souhaite rester anonyme, les rouges ne veulent pas « mettre le vent dans les voiles » d’un potentiel futur adversaire. Catherine McKenney, dit-il, pourrait un jour convoiter le poste de chef du NPD fédéral ou provincial. Cam Holmstrom, un ancien stratège néodémocrate, estime toutefois que ce n’est pas dans les plans du candidat à court terme.

L’appui d’anciens du Parti libéral du Canada

Malgré ses anciens liens avec le NPD, Catherine McKenney a attiré plusieurs personnalités politiques associées au Parti libéral fédéral dans ses rangs, dont Gerald Butts, l’ancien secrétaire principal du premier ministre Justin Trudeau, et Catherine McKenna, ex-ministre de l’Environnement. Tyler Meredith, qui a récemment quitté son poste de conseiller économique de la ministre des Finances Chrystia Freeland, copréside la campagne. Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, qui était pressenti comme successeur de Justin Trudeau, a aussi donné son appui.

En entrevue avec Le Devoir, Tyler Meredith affirme qu’il est « absolument faux » de dire qu’il s’agit d’une lutte entre néodémocrates et libéraux. « Ça fait trois semaines que j’ai pris ma retraite de mon poste de conseiller au Parti libéral », note-t-il. Celui qui a travaillé pour la ministre des Finances soutient que sa décision de se joindre à l’équipe de Catherine McKenney était surtout motivée par l’inaction du maire sortant, Jim Watson, durant le convoi des camionneurs.

La réaction des deux candidats à la manifestation est devenue le sujet d’attaques durant la campagne. Catherine McKenney, qui représentait le district Somerset, au centre-ville, a fait valoir que le 14 février, des semaines après le début de l’occupation, Mark Sutcliffe écrivait une chronique sympathisant avec les manifestants au lieu d’appuyer les résidents. La chronique, publiée dans l’Ottawa Citizen, blâmait le gouvernement fédéral au sujet de la manifestation.

La manifestation et la réaction des deux principaux candidats au convoi ont quelque peu divisé les électeurs et mis en lumière l’écart entre le vote urbain et le vote rural à Ottawa. « Les gens qui ont été terriblement affectés par le convoi sont plus du bord de Catherine McKenney », indique Pierre Cyr. Ces gens habitent principalement au centre-ville, où Catherine McKenney aurait beaucoup de ses appuis. En revanche, Mark Sutcliffe serait plus populaire dans les nombreuses banlieues rurales de la capitale.

Occasion d’avoir une nouvelle image

Pierre Cyr pense que l’appui de la machine libérale aura un effet bénéfique sur la campagne de Mark Sutcliffe. Le résultat de l’élection permettra de le confirmer. La source libérale affirme que les gens ayant soutenu Mark Sutcliffe feront de plus en plus de porte-à-porte pour sa campagne au cours des prochains jours. « Les libéraux ne veulent plus laisser le terrain municipal au NPD pour qu’il récolte des appuis », note Pierre Cyr.

Si Catherine McKenney l’emporte, le NPD pourrait se doter d’une nouvelle image, pense Cam Holmstrom, qui préside la firme de relations publiques Niipaawi Strategies. Pour le meilleur et pour le pire, mentionne-t-il, Catherine McKenney pourrait devenir l’exemple de ce que peut faire un leader associé aux néodémocrates en Ontario. La province n’en a pas eu un depuis le premier ministre Bob Rae, qui n’a gouverné pendant qu’un mandat dans les années 1990. « Avoir un leader comme Catherine serait très bénéfique », dit le stratège.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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