L’Occident ne doit pas céder face à la Chine, dit Taïwan

Le représentant Harry Tseng estime qu’un ou une ministre du Canada pourrait très bien aller à Taïwan pour approfondir les liens économiques entre Ottawa et Taipei.
Photo: Daniel Ceng Shou-Yi Zuma Press Wire Le représentant Harry Tseng estime qu’un ou une ministre du Canada pourrait très bien aller à Taïwan pour approfondir les liens économiques entre Ottawa et Taipei.

Les voyages des parlementaires et des élus de l’Occident ont repris à Taïwan, avec l’accalmie de la pandémie. Celle de la politicienne américaine Nancy Pelosi a provoqué l’ire de la Chine cet été. La visite de députés canadiens s’est elle aussi attiré les condamnations de Pékin la semaine dernière. Mais peu importent les réactions et les menaces militaires de la Chine, le représentant officiel de Taïwan au Canada martèle que les pays occidentaux ne doivent pas céder face à l’intimidation de Xi Jinping. Et il aimerait voir enfin un ministre canadien fouler à nouveau le sol de son île.

Le Canada n’a pas dépêché de ministre à Taïwan depuis plus de vingt ans. Le dernier à avoir fait le périple jusqu’à Taipei était, en 1988, John Manley, à l’époque ministre libéral de l’Industrie.

« Du point de vue de Taïwan, nous aimerions certainement voir des membres seniors du Conseil des ministres du Canada visiter Taïwan au moment opportun », affirme sans détour le représentant du Bureau économique et culturel de Taipei au Canada, Harry Tseng, en entrevue avec Le Devoir. « Nous ne pouvons pas forcer quoi que ce soit. Il faut être deux pour valser en diplomatie », reconnaît-il toutefois.

Une délégation parlementaire était de passage à Taïwan du 9 au 14 octobre. Les cinq députés ont notamment rencontré la présidente, Tsai Ing-wen, le vice-président, Lai Ching-te, et participé aux célébrations de la fête nationale de Taïwan en début de voyage.

Bien que la Chine ait dénoncé ce déplacement officiel, la réaction n’avait rien à voir avec la réplique qui a suivi la visite de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi. Le régime chinois avait alors mené des exercices militaires, lançant notamment des missiles en direction de l’île. Une « provocation […] sans précédent », a raillé le représentant de Taïwan à Ottawa, lors d’une entrevue récente avec Le Devoir dans ses bureaux, qui donnent sur le Parlement canadien.

Menaces qui portent leurs fruits


Pourtant, la visite d’une politicienne américaine comme Mme Pelosi n’avait rien d’exceptionnel, souligne Harry Tseng. Le secrétaire américain à la Santé, Alex Azar, s’était lui-même déplacé à Taïwan pendant le mandat de Donald Trump en 2020. Des parlementaires canadiens se rendaient eux aussi régulièrement à Taïwan avant la pandémie, soit deux fois par année.

La Chine s’est cependant servie de cette plus récente visite américaine pour bomber le torse. Et tenter d’intimider les pays occidentaux, dénonce Harry Tseng, nouvellement arrivé en poste au Canada à la fin août.

« Si vous cédez à ce qui contrarie la Chine, vous capitulez en quelque sorte. La Chine impose cette autocensure aux étrangers », a-t-il déploré. « Plusieurs ont été intimidés, depuis plusieurs années, par ces répliques possibles de la Chine. Et nous estimons que ce n’est pas sain. Nous oserions espérer que le monde se tienne debout pour défendre ses convictions. »

Le président américain, Joe Biden, avait rapporté, avant le départ de Mme Pelosi, que l’armée jugeait que son voyage n’était « pas une très bonne idée en ce moment ». À la suite de cette visite et des réactions de la Chine, le premier ministre Justin Trudeau avait affirmé cet été que le Canada s’assurerait « que les parlementaires qui prendront la décision de voyager, ou non, le feront en réfléchissant à toutes les conséquences et à tous les impacts ».

Or, ces hésitations de la communauté internationale sur la place publique et ces désaccords à l’interne mènent la Chine à crier victoire, selon Harry Tseng.

Le gouvernement chinois a dénoncé la visite canadienne à Taïwan, par voie de déclaration écrite. « La Chine s’est toujours opposée fermement à tout échange officiel entre la région de Taïwan et les pays ayant des liens diplomatiques avec la Chine », a réagi l’ambassade par courriel. « La Chine continuera de prendre des mesures fermes pour défendre sa souveraineté nationale et son intégrité territoriale, et s’opposer à l’ingérence de forces extérieures dans les affaires internes de la Chine », a-t-on écrit en guise d’avertissement. Le régime chinois considère Taïwan comme étant une province sécessionniste.

Pas d’autre visite à l’horizon


Le représentant Harry Tseng estime qu’un ou une ministre du Canada pourrait très bien aller à Taïwan pour approfondir les liens économiques entre Ottawa et Taipei.

Ses espoirs risquent cependant d’être déçus. Le cabinet de la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, confirme qu’aucune visite ministérielle n’est au menu.

L’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques convient qu’« en théorie » Harry Tseng a raison et qu’une visite à caractère économique pourrait être opportune. « Mais en pratique, il est clair qu’après la visite de Nancy Pelosi, il faut réévaluer [la question]», ajoute-t-il en entrevue.

Si les États-Unis peuvent se permettre de froisser Xi Jinping, le Canada, étant une puissance moyenne, n’a pas le même luxe. La Chine risquerait de ne pas se gêner pour répliquer, comme elle l’a fait en détenant les Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig pendant près de trois ans pour répliquer à l’arrestation de la dirigeante financière de Huawei qui était la cible d’une demande d’extradition des États-Unis.

« Une visite ministérielle implique le gouvernement du pays. C’est un peu comme un paratonnerre », illustre Guy Saint-Jacques, qui est aujourd’hui fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal.

Une source aux Affaires mondiales souligne que les alliés du Canada au G7 n’envoient pas non plus de ministres à Taïwan. « Le Canada reste déterminé à développer des liens non officiels mais précieux avec Taïwan sur les plans économique, culturel et entre nos peuples », assure cette personne, qui n’a pas voulu commenter le dossier publiquement.

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