Un vent nationaliste pour faire face à Ottawa

À moyen terme, Justin Trudeau devra composer avec un gouvernement caquiste qui estime ses revendications autonomistes légitimées par sa majorité bonifiée.
Photo: Tom Hanson La Presse canadienne À moyen terme, Justin Trudeau devra composer avec un gouvernement caquiste qui estime ses revendications autonomistes légitimées par sa majorité bonifiée.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Justin Trudeau a dû être soulagé de voir que la vague conservatrice au Québec, surfant sur le désir de liberté des partisans d’Éric Duhaime, n’a finalement déferlé sur aucune circonscription. Mais le vent nationaliste a en revanche gonflé les appuis de la Coalition avenir Québec, lui permettant de grossir sa majorité et offrant ainsi à François Legault l’argument qu’il espérait pour monter le ton face à Ottawa.

Le chef de la CAQ est devenu le septième premier ministre d’une province, en autant d’élections, à décrocher une majorité au terme d’un scrutin bataillé pendant ou après la pandémie. À ce jour, seul Justin Trudeau a échoué à faire la même chose au fédéral, l’automne dernier.

Malgré des sondages qui prédisaient quelques luttes serrées pour la Coalition avenir Québec dans la région de la capitale nationale, face à un Parti conservateur du Québec (PCQ) désormais compétitif, les appuis d’Éric Duhaime n’ont pas suffi ou ne se sont simplement pas matérialisés.

Des 31 circonscriptions où le PCQ arrivait deuxième dans les intentions de vote projetées par le site d’agrégation de sondages Qc125, le parti s’est hissé à ce rang dans 21 d’entre elles ainsi que dans Mégantic. De ce nombre, 17 des circonscriptions sont déjà représentées par le Parti conservateur du Canada au fédéral — dans la ville de Québec et ses régions avoisinantes, La Pocatière et Montmagny, dans la circonscription Côte-du-Sud, jusqu’au centre du Québec en Beauce et dans Arthabaska.

Partout ailleurs — sur la Rive-Sud et la Rive-Nord dans la région de Montréal, à l’ouest de l’île, en Estrie, à Trois-Rivières —, le PCQ a reculé au quatrième ou cinquième rang des votes exprimés. Il n’y a qu’en Mauricie, à Saint-Hyacinthe ou Bécancour (des régions libérale ou bloquiste au fédéral) que les conservateurs d’Éric Duhaime ont récolté plus de 15 % des intentions de vote. Mais même avec ces appuis, ils sont arrivés loin derrière le vainqueur caquiste.

Ce bassin de nouveaux électeurs, recrutés par le PCQ et qui avaient le potentiel de gonfler les rangs du Parti conservateur du Canada (PCC) face aux libéraux de Justin Trudeau, est surtout resté cantonné aux régions déjà acquises au PCC.

Une majorité gonflée ignorée ?

À moyen terme, cependant, Justin Trudeau devra composer avec un gouvernement caquiste qui estime ses revendications autonomistes légitimées par sa majorité bonifiée.

 

François Legault a réitéré, lundi soir, que son « plus grand devoir » comme premier ministre demeurait de protéger le français notamment par un meilleur contrôle de l’immigration. Une priorité répétée en point de presse mardi. « Je pense que la force de notre majorité nous aide, à 41 % [des votes exprimés] », a-t-il argué.

M. Legault plaidait dès le printemps dernier que la taille de sa majorité viendrait lier les mains de Justin Trudeau, dans les négociations entre Québec et Ottawa. Le premier ministre fédéral ne semblait pas partager sa lecture. Il rétorquait déjà que le Québec dispose de plus de pouvoirs en immigration que ses homologues provinciaux et que M. Legault n’avait pas fait la démonstration, autre que politique, qu’il avait réellement besoin d’en avoir davantage.

Le discours était le même mardi, au Parlement fédéral. « Québec a tous les outils en main actuellement pour choisir la très grande majorité de ses immigrants », a réitéré le lieutenant québécois de M. Trudeau, le ministre Pablo Rodriguez.

Sur la hausse réclamée des transferts en santé, la fin exigée du flux de migrants au chemin Roxham ou le plus grand contrôle espéré sur l’accueil de nouveaux arrivants, M. Rodriguez a promis à chaque reprise de s’asseoir avec Québec et de discuter. Mais au-delà de cela, l’ouverture aux demandes de François Legault ne semblait pas avoir bougé, entre un gouvernement majoritaire de 74 sièges et 37 % d’appuis récoltés en 2018 et celui de 90 sièges et 41 % d’appuis décrochés lundi.

Qui plus est, en félicitant François Legault et se disant « impatient de continuer à travailler » avec lui par voie de déclaration lundi soir, M. Trudeau s’est permis de cibler quelques dossiers prioritaires : pénurie de main-d’oeuvre, logements abordables, infrastructures, changements climatiques et économie verte. Rien pour apaiser les reproches du premier ministre québécois, qui accuse à chaque occasion son homologue fédéral d’être trop centralisateur. « Il qualifie encore ce dont il veut parler », a raillé un observateur politique québécois de longue date.

Un électorat commun

 

Les libéraux de Justin Trudeau ont beau écarter du revers de la main l’appui de 41 % des électeurs québécois à l’élan nationaliste de la CAQ — « toutes les provinces » se font autonomistes face à Ottawa, rétorque notamment le ministre des Relations Couronne-Autochtones, Marc Miller —, reste que près du tiers de cet électorat ayant soutenu le discours autonomiste de François Legault appuie le Parti libéral du Canada au fédéral. Minoritaire, Justin Trudeau ne pourra pas complètement les ignorer, prédisent les acteurs politiques québécois à Ottawa.

D’autant plus que la CAQ n’est pas seule. L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une quarantaine de motions réclamant au gouvernement fédéral divers changements ou respects de champs de compétence, au cours du premier mandat de M. Legault. Elle risque d’en adopter encore au moins quelques autres pour sommer le gouvernement Trudeau de mieux contrôler l’arrivée de migrants au chemin Roxham ou de renégocier enfin avec les provinces la taille des transferts fédéraux en santé.

Justin Trudeau ne se formalisera pas davantage que ses prédécesseurs de ces motions unanimes. Pas plus qu’il n’acceptera soudainement de répondre aux demandes de François Legault. Mais les vases communicants entre son électorat et celui de la CAQ risquent de le contraindre à tendre l’oreille néanmoins.

Le poids électoral de l’Ontario ou les menaces de « souveraineté » de l’Alberta auront beau accaparer aussi l’attention du premier ministre canadien, il ne pourra pas pour autant ignorer le sentiment nationaliste qui a convaincu une part de ses électeurs, au fédéral, de souscrire aux visées de la CAQ et de lui offrir un raz-de-marée, au provincial.

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