Les moindres «convois de la liberté» québécois étaient surveillés

Les documents déposés démontrent que des agents fédéraux ont suivi à la trace sur le Web différents groupes de ce mouvement opposé aux mesures sanitaires, même parmi les moins significatifs. Et ce depuis avant même l’arrivée des camions dans la capitale fédérale, le 28 janvier.
Jacques Nadeau Le Devoir Les documents déposés démontrent que des agents fédéraux ont suivi à la trace sur le Web différents groupes de ce mouvement opposé aux mesures sanitaires, même parmi les moins significatifs. Et ce depuis avant même l’arrivée des camions dans la capitale fédérale, le 28 janvier.

Les autorités québécoises étaient sur les dents l’hiver dernier afin d’éviter que des partisans du Convoi de la liberté bloquent aussi le poste frontalier de Lacolle et l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, à Montréal, montrent des documents.

Des employés de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) et d’autres ministères fédéraux surveillaient de près les projets de manifestations liées au Convoi de la liberté, en janvier et en février 2022. Ils ont par exemple documenté les activités d’un événement sur Facebook auquel six internautes s’étaient inscrits comme « participants » et 11 comme « intéressés » dans le but de manifester leur mécontentement à la frontière entre le Québec et l’État de New York.

« Le service de renseignement de l’ASFC a appris que la manifestation au [poste frontalier] de Lacolle est prévue pour le samedi 19 février. La Sûreté du Québec a prévu d’installer un centre de commandement avant l’événement et un agent de liaison de l’ASFC sera présent », peut-on lire dans un rapport détaillé de 463 pages remis au Comité mixte spécial sur la déclaration de situation de crise.

Le document ne précise pas si cette poignée d’internautes s’est bel et bien rendue sur place comme il était indiqué sur les réseaux sociaux.

Alors que d’importants blocages avaient lieu à la frontière canadienne, soit à Coutts, en Alberta, à Emerson, au Manitoba, et à Windsor, en Ontario, sept autres points de passage du pays ont été visés par des menaces en ligne liées au Convoi de la liberté, a documenté l’ASFC. Les douaniers craignaient surtout que ces manifestations créent « une distraction générale » qui pourrait être exploitée par des criminels ou des migrants pour traverser clandestinement la frontière.

Le Devoir a obtenu les quelque 1200 pages de documents remises cet été par le gouvernement fédéral au comité parlementaire chargé de surveiller l’utilisation des pouvoirs spéciaux que lui ont conférés les mesures d’urgence. Ces dossiers, en partie caviardés, doivent être rendus publics cette semaine à la demande des parlementaires membres du comité.

On peut y lire notamment le compte rendu d’une tentative déjouée de manifestation à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau, le 10 février. « À environ 13 h 56 HE, de l’information a été reçue qu’un convoi de camions se dirigeait vers l’aéroport Trudeau de Montréal », indique-t-on. L’aéroport a mis son centre des opérations d’urgence en alerte.

Finalement, seuls trois véhicules ont été interceptés par le Service de police de la Ville de Montréal et le service de sécurité de l’aéroport dans la demi-heure, ce qui a clos l’incident sans perturber les activités aériennes.

Renseignement complet

 

Les documents déposés démontrent que des agents fédéraux ont suivi à la trace sur le Web différents groupes du mouvement opposé aux mesures sanitaires, même les moins importants. Et ce, avant même l’arrivée des camions dans la capitale fédérale, le 28 janvier.

Pourtant, la police n’a pas pris suffisamment au sérieux les intentions des organisateurs principaux du Convoi de la liberté, affichées sur les médias sociaux, d’occuper la capitale fédérale à long terme. L’ex-chef de police d’Ottawa a déclaré qu’il n’avait pas eu accès à l’information suffisante pour saisir l’ampleur de la manifestation de poids lourds, qui a duré un total de trois semaines.

Différents experts ont notamment imputé la longévité des manifestations de l’hiver dernier au manque d’échange de renseignements entre les ordres de gouvernement. La commissaire de la GRC, Brenda Lucki, a reconnu que la pire erreur avait été de laisser les camions s’installer au centre-ville de la capitale fédérale.

Une note du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) souligne bien qu’il ne peut enquêter sur « les activités licites de défense d’une cause, de protestation ou d’expression d’un désaccord, mais seulement les activités qui sont au niveau d’une menace de la sécurité nationale du Canada ».

Sa surveillance se limitait donc à l’ingérence de gouvernements étrangers ou d’extrémistes idéologiques qui planifient des actes de violence. Le SCRS n’a trouvé la présence de ni l’un ni l’autre au sein du Convoi de la liberté à Ottawa.

Craintes d’armes et de drones

Toutefois, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), le Service de protection du Parlement et d’autres forces de l’ordre ont bel et bien compilé des informations sur les manifestants en provenance des médias sociaux. Captures d’écran à l’appui, la GRC s’est notamment inquiétée de messages laissant entendre qu’un drone et un hélicoptère seraient utilisés pour survoler le convoi.

La police fédérale a fait restreindre l’espace aérien au-dessus du centre-ville d’Ottawa et de Gatineau à partir du 29 janvier, puis dans les cieux d’autres manifestations, comme à Milk River, en Alberta, à Queen’s Park, à Toronto, et finalement à Québec, le 8 février.

Dans son compte rendu quotidien sur la situation à Ottawa destiné à un comité de sous-ministres, la GRC note le 14 février que « des renseignements recueillis permettent aussi de penser que les manifestants du convoi commencent à s’armer ». Le soir même, le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, a invoqué la Loi sur les mesures d’urgence pour mettre fin à l’occupation de la capitale.

Au moment de l’importante opération policière visant à mater le Convoi de la liberté, le nouveau chef de la police d’Ottawa, Steve Bell, avait déclaré que plusieurs enquêtes étaient en cours pour déterminer si des manifestants détenaient des armes à feu. Il a depuis refusé de dire si les policiers en ont effectivement trouvé dans les camions.

À voir en vidéo