Dans Chauveau, Duhaime pourrait payer cher ses taxes impayées

Éric Duhaime n’en doute plus : l’électorat de Chauveau lui déroulera un tapis rouge jusqu’au Salon bleu le 3 octobre prochain. L’issue du scrutin n’est toutefois pas fixée. Dans cette circonscription située au nord de Québec, les taxes impayées du chef conservateur pourraient lui coûter cher.

« Quand j’ai commencé, honnêtement, je n’y allais pas pour gagner, confie M. Duhaime au bout du fil. Mais maintenant, j’en suis convaincu. Je sais que je vais faire mon entrée à l’Assemblée nationale le 4 octobre. »

Cela va sans dire, le chef conservateur dégage la confiance. « Je ne vois pas comment je pourrais perdre à ce moment-ci », assure-t-il en entrevue. Deux jours avant de parler au Devoir, Éric Duhaime recevait un accueil digne d’une vedette rock au Centre Vidéotron, adulé par une foule de militants estimée à 2500 personnes.

Les astres semblent alignés pour que Chauveau devienne le tremplin d’Éric Duhaime vers l’Assemblée nationale. Son parti compte près de 2000 membres ici, plus que partout ailleurs au Québec. C’est aussi ici que les conservateurs ont enregistré leur meilleur score aux dernières élections, récoltant plus de 3300 voix et 9 % des suffrages. Au fédéral, des députés conservateurs représentent le territoire de la circonscription depuis 2006, exception faite de la vague orange de 2011.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Anne Casabonne a chauffé la foule rassemblée au Centre Vidéotron.

Pour Éric Duhaime, une seule issue est possible dans Chauveau : sa victoire le 3 octobre. « Dans le contexte actuel, je ne vois pas comment ça pourrait ne pas se produire », dit le principal intéressé.

Les sondages, eux, sont moins catégoriques. À moins de deux semaines du vote, Qc125 prévoit toujours un duel serré et place les deux meneurs au coude-à-coude, avec un léger avantage pour la CAQ.

« C’est une grave erreur de tenir les électeurs pour acquis », avertit le principal adversaire d’Éric Duhaime. Sylvain Lévesque parle d’expérience : l’ancien candidat péquiste, devenu député de la CAQ, a goûté à la défaite aussi souvent qu’à la victoire en six campagnes électorales. Lors du dernier scrutin, il a dominé Chauveau sous la bannière caquiste, récoltant plus de 18 000 voix et près de la moitié des suffrages.

Les projections de Qc125 accordaient d’abord la victoire à Éric Duhaime — jusqu’à ce que l’épisode de ses taxes municipales impayées fasse la une des journaux. Depuis, le chef conservateur n’a jamais repris le dessus sur son rival.

Au téléphone, Éric Duhaime admet que la population lui parle « de temps en temps » de ses comptes en souffrance qui ont fait la manchette pendant la troisième semaine de campagne. Le chef conservateur ne s’en inquiète pas outre mesure. « Les gens m’en parlent de façon positive. Ils me disent : “Moi aussi, ça m’est déjà arrivé de ne pas payer l’Hydro.” Ça montre que j’ai des forces et des faiblesses. Ce n’est pas la fin du monde », explique-t-il au bout du fil.

Photo: Francis Vachon Le Devoir « Je suis tannée de Legault », affirme Céline Paquet. « Je le trouve arrogant et je l’aime moins »

« Les taxes, ça m’a cassée ! »

La campagne qui fait rage ici a déjà fait des victimes : les pancartes de la CAQ. Celles hissées bien haut ont pu échapper à l’hécatombe. Les autres, lacérées ou complètement charcutées, jonchent les bords de la rue de la Faune traversant Saint-Émile.

C’est le député sortant, le caquiste Sylvain Lévesque, qui fait les frais de ce vandalisme. « Le climat est assez malsain présentement ; il y a de l’agressivité dans l’air », déplore-t-il.

Dans cette circonscription où le revenu médian des ménages, propulsé par l’opulence de Lac-Beauport et de Stoneham, atteint 92 000 $ — quelque 20 000 $ de plus que la moyenne québécoise —, beaucoup désapprouvent cette colère qui s’exprime à coups de lame.

« Je suis très déçue que le monde lui arrache la face sur les pancartes. Je déteste ça », vocifère Johanne, rencontrée à l’entrée du supermarché.

Même si son copain jette son dévolu sur Éric Duhaime, cette énergique retraitée ne veut pas que le chef conservateur la représente au lendemain du scrutin. « Les taxes, ça m’a cassée. Ça m’a cassée ! Ne viens pas me faire croire que t’es crédible quand tu n’en as plus, de crédibilité. »

Sa tante, Céline Paquet, se joint à la conversation avec son panier rempli de provisions. « Je suis tannée de Legault. Je le trouve arrogant et je l’aime moins », énumère l’antiquaire à la retraite. « Mais les autres, c’est aussi zéro. Surtout pas les trois petits bonshommes, les trois petits lutins », dit-elle encore à propos des capitaines péquiste, solidaire et conservateur.

« [Éric Duhaime] vient de nous décevoir », dit la retraitée de 71 ans. « Il est peut-être là pour améliorer les choses, mais il ne paye pas ses affaires. » Dominique Anglade, alors ? « On dirait que le fait que ce soit une femme, ça me dérange. Ce n’est pas très féministe, hein ? »

Le vote stratégique

 

Un autre client s’invite discrètement dans le débat : « PQ ! PQ ! PQ ! »

Des sacs bien remplis dans chaque main, Jacques Fortin répète son intention de vote en se dirigeant vers sa voiture, juste assez fort pour attirer l’attention. « Je suis un ancien péquiste qui avait lâché le projet, mais je pense qu’il faut retourner vers le pays, explique-t-il. Surtout avec Ottawa qui nous met pas mal de côté. » Son vote « vient vraiment du coeur », ajoute-t-il, bien conscient que ce n’est pas dans Chauveau, « un comté ultrafédéraliste et très conservateur », que la République du Québec va germer.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Éric Duhaime « est un populiste et un démagogue de première », tonne Jacques Fortin.

À défaut d’avoir un pays, il pourrait avoir un député chef de parti au lendemain du scrutin. « J’veux rien savoir de Duhaime ! peste M. Fortin. Ce n’est pas compliqué : je n’aime pas les radios où il était. Et c’est un populiste et un démagogue de première, quant à moi. C’est facile de dire au monde ce qu’ils veulent entendre, de dire quelque chose une journée et son contraire le lendemain. »

Un peu plus au nord, à Lac-Beauport, les pancartes de Sylvain Lévesque ne sont pas aussi défigurées qu’à Saint-Émile, mais elles demeurent nettement en infériorité numérique. Le visage d’Éric Duhaime apparaît tous les deux poteaux sur le boulevard du Lac, son sourire confiant découpé sur un fond bleu foncé.

« Je me suis renseignée, j’ai lu sur lui », explique Mélanie Wagenhoffer, 43 ans et mère d’un garçon de 7 ans, nouvellement revenue à Québec après avoir vécu à Montréal.

Son vote fait d’ailleurs l’objet d’intenses débats au sein de la cellule familiale. « Là, on est plus dans le “comment on vote par rapport à celui que nous ne voulons pas voir rentrer” », dit-elle. Et de qui s’agit-il ? « Le monsieur sur la petite pancarte, là-bas », dit-elle en pointant le visage tout sourire d’Éric Duhaime, visible partout. Pourquoi ? « Parce que… TOUTE ! s’exclame Mme Wagenhoffer. Sa vision, ses prises de parole, ses opinions sur certains sujets… Ça ne nous ressemble tellement pas ! »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Mélanie Wagenhoffer entend voter contre Éric Duhaime.

« Je suis très Duhaime »

Tous dans Chauveau ne partagent pas cette aversion. Dans les rues et les stationnements de la circonscription, de nombreux pare-brise arborent le « Libres chez nous » conservateur. Steve Émond le dit d’emblée dans son casse-croûte fraîchement ouvert : « Je suis très Duhaime. »

Cet entrepreneur de 41 ans, père de trois enfants, a toujours aimé « la philosophie et les idées » du chef conservateur. « Je le suivais un peu quand il était à la radio. Je me demandais d’ailleurs pourquoi il ne faisait pas le saut en politique avant. » Également propriétaire d’une agence de voyages, il concède que ses affaires ont souffert pendant la pandémie : « Ç’a fini que je me suis endetté de 260 000 $. »

M. Émond a encore sur le coeur les quolibets dont certains journaux ont affublé les touristes qui voyageaient malgré la COVID-19. « Moi, me faire traiter de “touristata” par une journaliste qui va au Mexique… Ça n’a pas passé », souligne l’homme d’affaires, en référence au traitement médiatique réservé aux Québécois qui ont profité du Sud pendant le temps des Fêtes de 2020, passant outre aux mesures sanitaires.

Photo: Francis Vachon Le Devoir « Je suis très Duhaime », affirme Steve Émond.

La conversation déborde jusqu’en cuisine, où les employés discutent de la course électorale au-dessus des friteuses. « Mais ses affaires de taxes, c’pas fort ! » commente une employée au-dessus du grésillement.

L’épisode a marqué les esprits dans Chauveau. Pour remporter la victoire, Éric Duhaime devra inciter ses partisans à aller voter — et espérer que l’électorat ne lui fera pas payer ses taxes une deuxième fois.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Sylvain Lévesque est un ancien candidat péquiste, devenu député de l'ADQ puis de la CAQ, a été modifié.

 

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