Un nouveau roi, de vieux symboles qui pourraient être délaissés

«C’était l’une de mes personnes préférées au monde. Et elle me manquera énormément», a déclaré le premier ministre Justin Trudeau, visiblement ému.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne «C’était l’une de mes personnes préférées au monde. Et elle me manquera énormément», a déclaré le premier ministre Justin Trudeau, visiblement ému.

Le décès de la reine Élisabeth II a secoué le Canada tout entier comme le reste de la planète. Le premier ministre Justin Trudeau s’est désolé d’avoir perdu « l’une de [ses] personnes préférées ». Le protocole monarchique étant réglé au quart de tour, le nouveau roi Charles III a aussitôt accédé au trône. Or, si ce changement de règne n’entraîne surtout qu’un changement de nom au Canada, le symbolisme attaché au nouveau monarque pourrait en revanche être revu, prédit un expert de la question.

Les ministres et les députés n’auront pas dans les prochains jours à prêter de nouveau serment, à Sa Majesté le roi plutôt qu’à Sa Majesté la reine. Les lois fédérales n’ont pas à être modifiées. Le Parlement n’est pas dissous, et la gouverneure générale demeure en poste. « Le roi Charles a la même personnalité juridique que la reine Élisabeth II. C’est essentiellement une charge, une personne morale qui reste en place. Ce qui évite tous ces aspects de transition », explique Philippe Lagassé, expert du système parlementaire de Westminster à l’Université Carleton.

Idem pour les passeports et la monnaie à l’effigie de la reine, que ce soient les pièces ou les billets de 20 $. Ces pièces conservent leur cours légal, confirmait la Monnaie royale l’an dernier. Les billets circuleront « encore pendant de nombreuses années », prévenait la Banque du Canada. Il reviendra plus tard à la ministre des Finances d’en approuver le nouveau graphisme.

Les Canadiens portent toutefois moins d’affection à Charles qu’à sa mère, depuis des mois. Un coup de sonde de la firme Angus Reid révélait en avril que 29 % des Canadiens avaient une opinion favorable du prince, avant qu’il ne devienne roi, contre 63 % pour la reine Élisabeth II.

« Il y a des décisions à prendre en ce qui concerne le symbolisme », indique le professeur Lagassé. Le Canada ne reniera pas la monarchie. Seuls 51 % des Canadiens le souhaiteraient, selon Angus Reid. Un tel changement constitutionnel nécessiterait surtout l’accord des deux chambres du Parlement et de toutes les provinces et tous les territoires. Ceux-ci ainsi que les communautés autochtones brandiraient dans la foulée d’autres demandes.

Le débat pourrait donc plutôt être relancé, une fois la période de deuil passée, quant à la place de la monarchie dans le quotidien canadien, selon M. Lagassé. « Le gouvernement pourrait se dire qu’il ne peut pas changer la monarchie, mais décider de la rendre moins présente. »

En abandonnant le roi Charles III pour sa monnaie, cite-t-il en exemple. Ou en emboîtant le pas au Québec, où le premier ministre récite lui-même son discours d’ouverture à l’Assemblée nationale, tandis que la gouverneure générale récite le discours du Trône au Parlement fédéral. La reine Élisabeth II l’a elle-même récité à deux reprises, en 1957 et en 1977. Le Canada pourrait aussi renoncer à ce que ses citoyens prêtent serment à Sa Majesté, comme l’a déjà fait l’Australie. Des internautes rapportaient par ailleurs jeudi que le serment de citoyenneté avait été modifié en fonction du roi Charles III.

Philippe Lagassé note que le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré moins monarchique que celui de son prédécesseur Stephen Harper — qui avait notamment distribué des milliers de médailles aux Canadiens pour célébrer le jubilé de diamant de la reine, en 2012.

Deuil et cérémonie nationaux

 

La réflexion sur l’attachement qu’aura le Canada envers son nouveau roi est loin d’être amorcée. Le gouvernement Trudeau en est encore à décider du protocole des prochains jours.

En vertu de règles datant de 1968, le gouvernement pourrait décréter le jour des funérailles de la souveraine un jour férié. Le premier ministre doit en outre s’adresser au Parlement, qui est en relâche jusqu’au 19 septembre, pour offrir ses condoléances et reconnaître l’accession du nouveau roi.

Le premier ministre Trudeau, qui a annulé ses annonces politiques prévues jeudi et vendredi, était visiblement ému une heure après l’annonce officielle du décès de la reine. « J’ai beaucoup de mal à accepter que la dernière fois que je l’ai vue sera la dernière. Ses conversations vont me manquer énormément », s’est-il désolé. « Elle était intéressée, intéressante, engagée, curieuse, drôle. Elle m’a beaucoup conseillé, beaucoup aidé », a relaté M. Trudeau, qui l’avait d’abord rencontrée enfant lorsque son père était premier ministre. « Le Canada est en deuil. »

La reine Élisabeth II aura régné pendant plus de 70 ans, vu défiler 12 premiers ministres canadiens et mené 22 visites officielles au Canada. Lors de sa dernière, en 2010, elle avait affirmé que sa mère parlait jadis du Canada comme d’un second chez-soi. « Je suis heureuse de vous rapporter que c’est toujours le cas », avait-elle dit au premier ministre Stephen Harper.

Une période de deuil de 10 jours a été décrétée. Les drapeaux ont été mis en berne. Les édifices comme le parlement, les musées, les hôtels de ville et les sièges des assemblées législatives seront illuminés d’une teinte bleu royal.

Une cérémonie nationale de commémoration se tiendra à la cathédrale Christ Church d’Ottawa, le jour des funérailles à Londres. Un défilé commémoratif la précédera. Un défilé aérien la clora.

La gouverneure générale Mary Simon a signé jeudi soir à Rideau Hall le livre de condoléances. « Jusqu’à ses derniers jours, elle est demeurée engagée et dévouée à son pays, au Commonwealth et à sa famille. Avec son départ, nous pleurons la fin d’une époque », a déclaré la représentante de la monarchie au Canada.

La cheffe par intérim du Parti conservateur, Candice Bergen, a pleuré « avec une tristesse indicible » la perte de la reine et a offert ses condoléances au nouveau roi Charles III, « puisse-t-il régner longtemps ». Le parti a fait savoir qu’il cherchait une façon « appropriée et respectueuse » de remplacer le rassemblement prévu samedi pour annoncer l’élection de son nouveau chef.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, dont le parti s’oppose à la monarchie, a offert sur Twitter ses condoléances au peuple britannique et à la famille royale, mais a estimé, comme le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, que la mise en berne des drapeaux québécois était « un peu trop ».

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a quant à lui salué la « vie d’histoire et de devoir » de la souveraine.

Avec Dave Noël



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