De quelles options dispose le gouvernement pour dompter l'inflation?

À l’approche du dépôt du budget, mardi à Québec, sur quels axes son gouvernement peut-il agir pour tempérer les effets de cette hausse?
Illustration: Aless MC À l’approche du dépôt du budget, mardi à Québec, sur quels axes son gouvernement peut-il agir pour tempérer les effets de cette hausse?

Le premier ministre François Legault s’est engagé à remettre un chèque d’un « montant unique » afin de compenser la hausse de l’inflation pour l’année en cours. À son avis, il s’agit d’un moyen qui permet « aux plus petits revenus d’en profiter plus que les gros revenus ». À l’approche du dépôt du budget, mardi à Québec, sur quels axes son gouvernement peut-il agir pour tempérer les effets de cette hausse ? Regard sur cinq avenues et sur leur efficacité.

L’essence

Le 7 mars, l’Alberta a annoncé qu’elle retirerait le mois prochain sa taxe provinciale sur l’essence, qui est de 13 cents le litre. Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a pressé le gouvernement Legault d’en faire autant.

Or, tous les experts avec qui Le Devoir a discuté s’entendent pour dire que c’est une mauvaise idée, à commencer par le sous-ministre au ministère des Finances, Pierre Côté. « Les gens à faible revenu consomment beaucoup moins d’essence, donc celui qui a son Hummer, tu l’avantages beaucoup. C’est très régressif de faire ça, il faut agir autrement », lance-t-il en entrevue. Luc Godbout, directeur du Département de fiscalité de l’Université de Sherbrooke, s’oppose aussi fermement à l’idée. « Ça envoie un mauvais signal sur le plan environnemental. Ça récompense ceux qui polluent le plus et ça n’encourage pas ceux qui prennent le transport en commun. » Le fiscaliste rappelle que l’ex-ministre des Finances Jacques Parizeau s’était risqué en 1983 à une réduction — de 40 % à 30 % — de la taxe sur les carburants. Six mois plus tard, le constat était clair : « une bonne partie de la réduction de la taxe n’a pas été transmise aux consommateurs », relève M. Godbout.

Mia Homsy, présidente-directrice générale de l’Institut du Québec, organisme spécialisé en recherche socio-économique, ajoute que le gouvernement devrait cibler les gens qui en ont « vraiment besoin » et « ne pas en donner à tout le monde ». « Ceux qui ont de meilleurs revenus sont capables d’absorber la hausse. Et s’ils sont capables de moins consommer, c’est tant mieux. […] En outre, il y a beaucoup de tendances mondiales et internationales » qui expliquent le phénomène de hausse des prix, ce sur quoi Québec « a très peu d’incidence », ajoute Benoit Durocher, économiste principal chez Desjardins.

L’alimentation

Au Québec, les produits alimentaires de base sont exemptés de taxes. En début de semaine, le Parti libéral du Québec a suggéré de pousser la logique plus loin en détaxant les « produits de première nécessité », y compris l’électricité. Mais une telle mesure serait plus compliquée à implanter qu’on pourrait le croire, estime Mia Homsy. La taxe de vente du Québec étant harmonisée avec la taxe fédérale, il ne serait pas simple de la retirer « unilatéralement », fait-elle valoir. Et, encore une fois, le changement bénéficierait à des gens « qui n’en ont pas besoin », ajoute-t-elle.

Luc Godbout rappelle quant à lui qu’en plus des produits alimentaires de base, une série de biens, comme les couches et les produits destinés à l’allaitement, sont « détaxés » au Québec. « Et on a le crédit d’impôt pour solidarité [au Québec], puis le crédit pour la taxe sur les produits et services, au fédéral, qui vient prendre en compte les moins nantis », rappelle-t-il.

Une intervention sur les produits alimentaires peut se révéler très complexe à cause de la grande diversité de produits et du fait que les prix sont tributaires d’un très grand nombre de facteurs, poursuit David Macdonald, économiste au Centre canadien de politiques alternatives. « Il n’y a pas grand-chose que le gouvernement puisse faire », croit-il.

Le logement

 

Sur le plan de l’habitation, Québec solidaire a recommandé en janvier un gel du prix des loyers. L’habitation est, avec le chauffage, l’aspect sur lequel le gouvernement a le plus de pouvoir, soutient David Macdonald. En plus de réguler les loyers, Québec pourrait s’attaquer à la spéculation immobilière en ajoutant des taxes sur les appartements vides et sur l’investissement étranger dans l’immobilier ou imposer davantage certains types de gains en capital. « Il pourrait changer les règles pour que ce soit beaucoup plus difficile pour les investisseurs de gagner de l’argent lorsqu’ils spéculent », dit l’expert.

Mais encore. « Taxer les gains en capital, taxer les “flips”, les impôts pour les étrangers : tout ça peut se faire, sauf qu’on est dans des recettes additionnelles », fait remarquer Luc Godbout. « Ce ne sont pas des mesures pour aider les gens, ce sont des mesures pour aller chercher de l’argent. »

Bien sûr, Québec pourrait créer des mesures qui favoriseraient l’accès au logement, dit Benoit Durocher. « Mais j’ai de la misère à voir comment on pourrait mettre sur pied des mesures qui amèneraient une baisse des prix des maisons ou un ralentissement de la hausse », ajoute-t-il. Il note qu’une série de tentatives en ce sens ont été faites ailleurs au Canada, « avec des effets assez limités ». « Je ne pense pas que ça puisse faire une grosse différence dans les tendances de fond du marché de l’habitation. »

L’électricité

Le débat sur l’inflation et la facture d’électricité fait rage ces jours-ci. En augmentant les tarifs d’électricité en fonction de l’inflation, la CAQ a fragilisé le portefeuille des Québécois, clament les oppositions. Elles préconisent toutes, à l’exception du Parti conservateur, un gel des tarifs d’Hydro-Québec.

Il reste que les tarifs d’électricité sont « extrêmement bas au Québec », relève Luc Godbout. Et « ça profite à tous si on les gèle, mais encore plus à ceux qui consomment beaucoup d’électricité, donc les gros utilisateurs ou les gens qui font du gaspillage, de la surconsommation », souligne-t-il.

Le fiscaliste rappelle que la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise, dont il faisait partie, avait proposé l’ajout d’un tarif d’hydroélectricité applicable à ceux qui consomment plus de 100 kilowattheures (kWh) par jour. « Les premiers 30 kWh sont à un tarif préférentiel. Nous, on disait : pourquoi ne pas en ajouter un au-dessus de 100 ? Ça permettrait aussi de modifier les comportements. »

Autrement, les gels de tarifs amènent évidemment un contrecoup : « ce qui devient dur, c’est de faire le dégel », dit Luc Godbout. Dans le passé, de tels exercices ont augmenté la « tension sociale », rappelle-t-il.

Le chèque

 

Et le fameux chèque d’un « montant unique » envisagé par le gouvernement Legault ? Il fait sourciller tous les experts.

« Je ne suis pas convaincu qu’il faut l’offrir à tout le monde », lance Luc Godbout. Un chèque, « de manière exceptionnelle », demeure néanmoins « la moins mauvaise chose » à faire, selon lui, dans la mesure où « il permet de cibler à qui on l’offre ».

Benoit Durocher préférerait lui aussi que « l’aide soit davantage concentrée vers les ménages qui subissent les plus grandes conséquences de la hausse des prix des aliments et de l’énergie dans leur budget mensuel ». Une aide ciblée aurait également l’avantage de ne pas nourrir le climat inflationniste. « Si on remet de l’argent dans les poches des ménages “at large”, eh bien, les ménages vont avoir plus d’argent à dépenser, donc en fin de compte, ça va stimuler la demande et accentuer les problèmes d’inflation », indique-t-il en résumé.

Si l’objectif est de cibler les personnes à revenus modestes, le gouvernement devrait tout simplement bonifier le crédit de solidarité, soulève Mia Homsy. Québec solidaire a lui aussi proposé une augmentation du montant de ce crédit, plus précisément un doublement pendant six mois et une bonification pour les personnes de 65 ans et plus. « Le crédit de solidarité, c’est ça, son but : atténuer les hausses de tarifs pour les ménages à faible revenu, souligne-t-elle. C’est simple, c’est la meilleure façon d’atteindre rapidement les personnes qui en ont le plus besoin. »



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