Choisir son maire, un luxe plus rare qu’on le pense

Patrice Desmarais est maire de la municipalité du Canton de Valcourt depuis huit mandats. Tous remportés par acclamation, sans opposition
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Patrice Desmarais est maire de la municipalité du Canton de Valcourt depuis huit mandats. Tous remportés par acclamation, sans opposition

Il s’est d’abord impliqué en faisant du bénévolat au tournoi de golf et à l’association du hockey mineur. Puis, en 1995, sans expérience en politique, Patrice Desmarais est devenu maire de la municipalité du Canton de Valcourt. Il avait alors 48 ans ; il en a aujourd’hui 74. Depuis, le petit village s’est transformé ; il a notamment vu naître un parc industriel et un réseau d’aqueduc. Pourtant, jamais les citoyens de Valcourt ne l’ont choisi. Patrice Desmarais a remporté ses huit mandats par acclamation, soit sans opposition.

À l’échelle de la province, 109 municipalités n’ont pas eu de course à la mairie depuis 2005, l’année des premières élections générales simultanées au Québec.

Découvrez de quelles municipalités il s’agit.

Parmi ces municipalités, on trouve Bois-des-Filion dans les Laurentides (10 045 habitants), Princeville dans le Centre-du-Québec (6356 habitants), McMasterville en Montérégie (5992 habitants) et Saint-Henri dans Chaudière-Appalaches (5808 habitants).

On en compte d’ailleurs 26 où la même personne est au pouvoir depuis ces 16 années. Parmi elles, la forte majorité (19) compte moins de 1000 habitants, et c’est justement dans les petits villages où l’adversité est le plus difficile à affirmer, selon Laurence Bherer, professeure de science politique à l’Université de Montréal qui étudie l’engagement citoyen. « On a l’impression que de s’opposer au maire en place pourrait envenimer les tensions, diviser la communauté. Il y a donc une énorme pression sociale à ne pas se présenter. »

109
C’est le nombre de municipalités, à l’échelle de la province, qui n’ont pas eu de course à la mairie depuis 2005, l’année des premières élections générales simultanées au Québec.

Une marque de satisfaction?

Gilles Blanchette, maire de Bois-des-Filion, a lui aussi remporté un deuxième mandat de facto le 1er octobre, après avoir été conseiller municipal responsable des finances de la Ville pendant une vingtaine d’années. Il a succédé en 2017 à Paul Larocque, qui fut à la tête de la municipalité pendant 24 ans, et voulait inscrire son conseil municipal dans la continuité de son prédécesseur.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le maire de Bois-des-Filion, Gilles Blanchette, n'aura pas d'opposant lors des élections municipales de novembre.

« La ville est belle, les taxes sont basses, les évaluations municipales ont augmenté. Pourquoi changer ce qui va bien ? » demande-t-il.

Le maire n’était d’ailleurs pas surpris qu’aucun adversaire ne s’oppose à lui en septembre. « Se présenter dans une municipalité, c’est quand même exigeant. Il faut lancer une campagne, il faut avoir des points négatifs à reprocher à l’administration en place. On a bâti une nouvelle bibliothèque, un nouveau centre sportif, on refait des rues… les gens voient ce qui a été fait. »

On a l’impression que de s’opposer au maire en place pourrait envenimer les tensions, diviser la communauté. Il y a donc une énorme pression sociale à ne pas se présenter.

« Je pense qu’une élection, ça se gagne dans le mandat précédent », a-t-il ajouté.

Une impression partagée par Daniel Côté, président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) et maire de Gaspé. Il a lui aussi été réélu maire par acclamation cette année. « Je pense que dans la grande majorité des cas, les citoyens sont satisfaits de leurs élus, donc personne ne va se présenter contre le maire sortant en sachant qu’il fait le travail et que la satisfaction des gens est au rendez-vous. »

Il faut toutefois se méfier de telles conclusions, croit Laurence Bherer, puisque les causes qui expliquent les candidatures uniques sont souvent structurelles. « Ça se pourrait que le maire fasse un bon travail et que ça explique qu’il soit seul dans la course, mais je pense qu’en démocratie, on ne peut pas se satisfaire de ça. Ça montre avant tout qu’il n’y a pas d’opposition et il faut se demander pourquoi. »

Des obstacles structurels

Depuis 2005, à chaque scrutin, de 45 à 55 % des maires sont élus sans opposition.

Comment expliquer que, bon an mal an, la moitié des maires du Québec ne sont pas choisis par la population qu’ils représentent ?

La question de la rémunération est centrale pour Laurence Bherer. « Les élus sont souvent considérés comme travaillant à temps partiel, ce qui peut en décourager plusieurs à se présenter puisque leur rôle n’est pas reconnu en termes de temps et de salaire. »

« C’est pas du bénévolat, mais presque ! » s’exclame Patrice Desmarais en pouffant. « C’est sûr que la question du salaire, c’est un indice. Personne ne peut vivre avec un revenu de 20 000 dollars par année, mais dans une petite municipalité comme la nôtre, on n’a pas les moyens d’avoir des salaires à temps plein. »

Un autre obstacle à la pluralité de candidats est la «prime au sortant» : les élus déjà connus des citoyens ont une très forte tendance, sur la scène municipale, à être reportés au pouvoir, selon la professeure.

C’est pas du bénévolat, mais presque ! C’est sûr que la question du salaire, c’est un indice. Personne ne peut vivre avec un revenu de 20 000 dollars par année, mais dans une petite municipalité comme la nôtre, on n’a pas les moyens d’avoir des salaires à temps plein.

 

« C’est un enjeu parce que ça signifie qu’ils sont plus connus, que c’est facile pour un électeur de le reconnaître et de voter pour lui ou de dire “ça ne vaut pas la peine, je ne sais même pas qui sont les autres” », explique-t-elle.

Aux deux autres ordres de gouvernement, la présence de partis politiques facilite la prise de décision des électeurs, ajoute-t-elle. Leurs valeurs sont connues et ils sont plus pérennes que les candidats qui les représentent. Il est donc possible de faire un choix sans nécessairement lire les plateformes de tous les candidats lors de chaque élection provinciale et fédérale. « Si les informations ne sont pas facilement accessibles, s’il n’y a pas une opposition qui s’est constituée et qui s’est fait connaître, ça veut dire qu’il y a une “prime au sortant” très, très importante. »

Parmi les solutions, au-delà de la rémunération, l’augmentation des pouvoirs attribués aux élus municipaux risque d’attirer de nouveaux visages, selon Daniel Côté. « Avant, notre palier était surtout responsable des services à la propriété, comme l’éclairage public ou ramasser lespoubelles. Mais ces dernières années, grâce à différentes réformes au niveau municipal, on s’est retrouvés à gérer aussi les loisirs, la culture, le développement économique… donc plein de sphères qui sont drôlement stimulantes. »

Ces nouvelles responsabilités ne sont toutefois pas encore connues du grand public, selon le président de l’UMQ, ce qui expliquerait le nombre toujours faible de nouveaux candidats. « On espère qu’une fois que tout ça sera démystifié, ça va rendre le milieu municipal plus attractif, ce qui va encourager les gens à voter et aussi attirer des candidatures plus intéressantes. »

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