Élections municipales: les politiciennes au front

L’atout d’un meilleur salaire ainsi que l’existence de partis politiques dans les grandes villes, contrairement aux petites municipalités, attirent davantage de femmes et aident à l’atteinte de la parité.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’atout d’un meilleur salaire ainsi que l’existence de partis politiques dans les grandes villes, contrairement aux petites municipalités, attirent davantage de femmes et aident à l’atteinte de la parité.

Les femmes sont proportionnellement plus nombreuses qu’il y a quatre ans à se porter candidates aux élections municipales, mais la parité est loin d’être atteinte. Pour le scrutin municipal du 7 novembre prochain, elles représentent 35,5 % des candidatures aux postes de maire et de conseiller, une légère progression par rapport aux élections de 2017 puisque ce taux atteignait 31,3 %.

Les données publiées dimanche matin par le ministère des Affaires municipales, deux jours après la fin de la période de candidatures pour les élections municipales, révèlent que 24,3 % des candidatures aux postes de maires sont occupées par des femmes contre 75,7 % pour les hommes. Aux postes de conseiller, la proportion grimpe à 37,4 % pour les femmes.

Malgré les progrès, le résultat déçoit un peu Suzanne Roy, mairesse de Sainte-Julie et ex-présidente de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Cette organisation, tout comme la Fédération québécoise des municipalités (FQM), fait campagne depuis des années pour intéresser les femmes à la vie municipale et les inciter à faire le saut en politique active. « Les campagnes ont un impact, mais c’est lent. Ça fait quatre ans que tout est mis en place pour sensibiliser les femmes et expliquer le rôle des municipalités. Mais avec tout ce qu’on a vu sur les médias sociaux dans les deux dernières années, je ne suis pas sûre que ça leur donne beaucoup le goût de se lancer », convient-elle.

35,5%
C’est le pourcentage de candidatures de femmes aux postes de maire et de conseiller.
 
24,3%
C’est le pourcentage de candidatures de femmes aux postes de maire.

Médias sociaux et climat toxique

Au cours des derniers mois, les cas de harcèlement et d’intimidation à l’égard d’hommes et de femmes politiques se sont multipliés sur les médias sociaux. Des élus ont même décidé de jeter l’éponge, exaspérés par le climat toxique. La mairesse de Longueuil, Sylvie Parent, en a eu assez du harcèlement et a décidé de ne pas solliciter un nouveau mandat. Éric Descheneaux a démissionné de son poste de maire de Pierreville. Et la vague ne s’essouffle pas avec le déclenchement de la campagne électorale. Le Journal de Montréal et La Presse rapportaient récemment le cas de la destruction à coups de hache des affiches de la candidate à la mairie de Saint-Bruno-de-Montarville, Isabelle Bérubé, et des internautes qui déversent leur fiel contre elle sur les réseaux sociaux.

De tels événements n’ont rien pour attirer les femmes dans l’arène politique. « Les attaques sont de plus en plus virulentes sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas le fun, et les femmes qui écoutent ça à la maison doivent se dire : “Il faut être malade pour vouloir faire ça” », estime Isabelle N. Miron, qui sollicite pour sa part un deuxième mandat au poste de conseillère à Gatineau.

Si elle n’a pas elle-même été l’objet d’attaques sur les réseaux sociaux, elle reconnaît que les femmes doivent être prudentes lorsqu’elles décident de s’afficher. « Lorsque je prends la parole publiquement, je dois faire vraiment attention pour ne pas trop montrer de la colère. Si le monsieur en face de moi montre de la colère, c’est un homme déterminé, mais si moi, je montre ma colère, je suis une hystérique. Je l’ai vécu », explique-t-elle.

Les gestionnaires de réseaux sociaux sont plus prompts qu’auparavant à réagir, juge toutefois Suzanne Roy qui a elle-même été victime d’usurpation d’identité sur Facebook. Un faux compte la présentait comme opposée au vaccin. « Je tenais des propos complotistes, alors que c’est à 3 millions de lieues de ma pensée. Heureusement, Facebook a réagi super rapidement. En moins de 24 heures, on a pu le faire enlever », explique-t-elle. « Il ne faudra jamais que les médias sociaux gagnent sur la démocratie. »

Si le monsieur en face de moi montre de la colère, c’est un homme déterminé, mais si moi, je montre ma colère, je suis une hystérique. Je l’ai vécu.

Salaires insuffisants

Mairesse de Sainte-Martine et présidente de la Commission Femmes et gouvernance de l’UMQ, Maude Laberge souhaite que les lois soient mieux appliquées dans le contexte des réseaux sociaux. « Dans la vraie vie, on ne peut pas faire de menaces de mort sans conséquences, alors que, sur les réseaux sociaux, ce n’est pas encadré », souligne-t-elle. « C’est aussi un enjeu de responsabilité collective. »

Mais d’autres obstacles dissuadent les femmes de faire le saut en politique municipale. La délicate question des salaires en fait partie, essentiellement dans les municipalités de petite taille. « Dans les petites municipalités, les conseillers et les conseillères touchent des salaires qui sont très bas. On parle parfois de 5000 $ par année. Ça veut dire qu’il faut être un retraité […] ou qu’il faut travailler à temps plein. Ajouté à la vie familiale, ça commence à faire beaucoup. »

 

Dans les grandes villes où les salaires de conseillers sont plus intéressants, la parité est plus facile à atteindre. Projet Montréal, par exemple, a recruté davantage de femmes que d’hommes comme candidats lors de la campagne en cours. Et lors des élections de 2017, davantage de femmes que d’hommes avaient été élues à Montréal.

L’existence de partis politiques dans les grandes villes permet aussi d’atteindre plus facilement la parité, reconnaît Maude Laberge. « La majorité des 1137 municipalités au Québec sont de petite taille et elles n’ont pas de partis », dit-elle. « Les obstacles ne sont pas les mêmes en fonction de la taille des municipalités. »

Linda Crevier, qui dirige la Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie, croit que la pandémie a aussi eu un effet dissuasif cette année. « Les conditions des femmes ont changé beaucoup dans les dix-huit derniers mois. La famille a pris plus de place », dit-elle.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Les bons côtés

La politique municipale comporte tout de même plusieurs avantages, fait valoir la conseillère Isabelle N. Miron, mère de trois filles. La conciliation travail-famille a beaucoup évolué au cours des dernières années, avance-t-elle. « Je dis souvent que le secret le mieux gardé de la politique municipale, c’est que c’est nous qui faisons notre horaire. Moi, je ne fais pas de réunion quand c’est une journée pédagogique pour passer du temps avec mes enfants. Il y a beaucoup de parents qui n’ont pas ce luxe-là dans leur milieu de travail. »

L’autre avantage, note Julie Bourdon, conseillère municipale à Granby qui briguera la mairie de sa ville le 7 novembre, c’est que, contrairement aux élus provinciaux et fédéraux, les élus municipaux retournent à la maison tous les soirs.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

La présence des femmes en politique, c’est bien, mais à Montréal, la candidate indépendante au poste de conseillère dans De Lorimier, Juliette Côté-Turcotte, a voulu amener l’enjeu un peu plus loin en présentant un volet consacré aux femmes dans sa plateforme. Son plan « Pour une ville féministe intersectorielle » avance des propositions sur les changements structurels qu’il faut instaurer à Mont-réal pour mieux tenir compte des minorités de genres dans l’aménagement de la ville et dans les interventions sociales et policières notamment. « Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il n’y a pas de place pour les femmes à Montréal. Je pense seulement qu’il y a des liens qui ne sont pas toujours faits, par exemple, dans les dossiers de logement et de la place des femmes », explique-t-elle. Si elle ne se fait pas d’illusions sur ses chances d’être élue, elle espère que sa réflexion fera son chemin dans les esprits.



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