L’armée canadienne quittera l’Afghanistan avant le 31 août

Le ministre de la Défense nationale du Canada, Harjit Sajjan
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le ministre de la Défense nationale du Canada, Harjit Sajjan

L’armée canadienne se prépare à mettre un terme à sa mission à l’aéroport de Kaboul avant la date butoir du 31 août fixée par les Américains pour leur retrait d’Afghanistan, a précisé mercredi le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan.

Le ministre a expliqué que ce sont les Américains qui dirigent la mission et que leurs 6000 militaires doivent être les derniers à quitter l’aéroport. Les forces spéciales canadiennes et les équipages doivent donc commencer les préparatifs de départ avant le 31 août, a-t-il dit.

Le Canada, l’un des 13 pays qui participent au « pont aérien », utilise deux avions de transport C-17 pour amener des Afghans en lieu sûr. Le Canada dispose également de membres des forces spéciales sur le terrain, qui travaillent en dehors des limites de l’aéroport de Kaboul pour amener des Afghans vers les appareils en attente.

« Mettre fin à une mission prend beaucoup de temps, ça ne se fait pas du jour au lendemain et ça comporte des risques considérables », a expliqué mercredi le ministre Sajjan, sans donner plus de détails spécifiques. « Nous restons déterminés à évacuer autant de personnes que possible dans le temps limité qui nous reste. »

Au cours des prochains jours, l’armée américaine devra retirer ses propres soldats et son équipement, a rappelé le porte-parole du Pentagone, John Kirby. Mais elle accordera la priorité à la vie humaine et au soutien à ses partenaires, a-t-il assuré.

Le rythme des efforts d’évacuation du Canada s’est considérablement accéléré au cours des trois derniers jours. Un avion a transporté lundi 506 personnes, dont environ la moitié étaient des enfants, et un autre a sorti d’Afghanistan 535 personnes mardi — un record.

En plus de la date butoir du 31 août, qualifiée de « non négociable » par les talibans, les militaires américains et canadiens craignent le risque d’une attaque contre l’aéroport et les foules massives de candidats à l’évacuation par une faction dissidente de Daech, que le Pentagone appelle l’« État islamique — province de Khorassan ».

Les deux plus hauts commandants américains sur le terrain à Kaboul, le contre-amiral Peter Vasely et le major-général Chris Donahue, sont directement impliqués dans les efforts visant à garantir que les évacués admissibles puissent gagner l’aéroport, a déclaré le porte-parole du Pentagone.

« Je reconnais pleinement que toutes les étapes de ce processus ne sont pas sous notre contrôle ferme, et qu’il y aura des cas où cela ne fonctionnera pas comme prévu », a indiqué M. Kirby.

Monsef lance un appel aux talibans

M. Sajjan était l’un des quatre ministres à informer les journalistes de la crise actuelle en Afghanistan, mercredi, alors que les efforts se poursuivent frénétiquement pour évacuer tous les ressortissants étrangers et les Afghans vulnérables qui ont aidé le Canada, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN avant la récente victoire des talibans.

Le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, a assuré que l’engagement du Canada à aider les Afghans se poursuivra, autrement, après le retrait militaire.

En campagne électorale à Surrey, en Colombie-Britannique, le premier ministre a assuré que le Canada allait tout faire, « dans les prochains jours » qui restent, pour rapatrier des Afghans.

« Mais ça ne s’arrêtera pas là : on va continuer d’être impliqués dans la région avec les partenaires pour les semaines et les mois à venir, en mettant de la pression, avec la communauté internationale, sur les talibans, pour laisser les gens quitter le pays, s’ils le veulent, a-t-il dit. Et nous allons être là pour accueillir des dizaines de milliers d’Afghans au Canada dans les mois à venir. »

La ministre des Femmes et de l’Égalité des genres, Maryam Monsef, a profité de ce point de presse pour lancer un appel passionné directement aux talibans, afin qu’ils permettent aux Afghans de fuir le pays et qu’ils respectent les droits de ceux qui restent.

« Je veux profiter de cette occasion pour parler à nos frères, les talibans », a-t-elle déclaré dans une remarque qui a attiré l’attention sur les réseaux sociaux, en pleine campagne électorale. « Nous vous demandons d’arrêter immédiatement la violence, le génocide, le féminicide, la destruction des infrastructures, y compris les bâtiments patrimoniaux », a-t-elle dit.

Mme Monsef est née en Iran, de parents afghans, au plus fort de l’occupation de l’Afghanistan par l’Union soviétique dans les années 1980. Interrogée pendant le point de presse sur son utilisation du terme « nos frères » en parlant des talibans, elle a répondu : « Les musulmans se désignent les uns les autres comme des frères et sœurs. »

« Rassurez-vous : je continue de croire profondément que les talibans sont une organisation terroriste […] Je pense que toute cette situation est choquante […] que des terroristes s’emparent de ma terre ancestrale bien-aimée. »

Le chef conservateur Erin O’Toole a estimé que « le langage utilisé par le gouvernement Trudeau est totalement inacceptable ». Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, n’a pas voulu « marquer des points politiques » sur la déclaration de la ministre Monsef, se contentant de réaffirmer que les talibans sont une organisation terroriste.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a parlé « au mieux d’une extrême maladresse », qui « soulève des questions sur le jugement ». Le Canada, selon lui, se « donne une posture très faible lorsque (sa) ministre responsable de la condition féminine » parle « non pas de “nos frères et nos sœurs d’Afghanistan”, mais bien “nos frères talibans” ».

Discussions avec les talibans

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, a reconnu que la situation sécuritaire ne cesse de se détériorer dans ce payset qu’avec le temps, « il est possible que nous ne puissions pas amener autant de monde que nous le souhaiterions jusqu’à ce que le pont aérien s’arrête ».

Il a promis que le Canada et les autres membres du G7 établiraient des marqueurs clairs pour les talibans dans les pourparlers qui auront lieu au cours des prochains jours. On veut notamment faire comprendre au régime islamiste qu’il ne doit pas empêcher les Afghans de quitter le pays, a-t-il dit.

« Il y aura des discussions avec les talibans — c’est le régime en place dans le pays. Et tout cela va se dérouler dans les prochains jours », a indiqué M. Garneau.

Interrogé là-dessus, mercredi, le premier ministre a répété que « les talibans sont une entité terroriste, reconnue sous la loi canadienne », et que son gouvernement n’avait « aucun plan de les reconnaître ».

« Mais nous allons travailler avec la communauté internationale pour mettre de la pression sur les talibans pour permettre aux gens de fuir vers la sécurité », a expliqué M. Trudeau.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a déclaré que la date du 31 août ne signifiait pas la fin des efforts américains et alliés pour faire sortir les gens d’Afghanistan. « Les talibans ont pris des engagements publics et privés pour fournir et permettre un passage sûr pour les Américains, pour les ressortissants de pays tiers et pour les Afghans en danger après le 31 août », a assuré M. Blinken.

Une vidéo tournée avec un téléphone portable et publiée sur Facebook semble illustrer de manière dramatique le désespoir qui règne actuellement à Kaboul : on y voit des soldats canadiens, à l’aéroport, ignorant des Afghans désespérés qui brandissent, semble-t-il, les documents nécessaires pour venir au Canada. « Nous avons nos visas, nos visas approuvés avec toutes les instructions […] mais personne ne va s’occuper de nous », dit une voix masculine, en anglais, au-dessus des cris de désespoir.

Le ministre Sajjan a qualifié cette vidéo de « déchirante », mais il a déclaré que de nombreux autres militaires canadiens font « un travail énorme pour mettre des Afghans en sécurité, dans un environnement à haut risque ».

En campagne mercredi à Brantford, en Ontario, Erin O’Toole a accusé Justin Trudeau d’abandonner des gens en Afghanistan, alors qu’il avait eu le temps de préparer cette aide. « Il y a cinq ans, j’ai demandé un programme d’aide pour les traducteurs, les travailleurs sur le terrain en Afghanistan », a soutenu M. O’Toole. « Après six mois d’inaction par le gouvernement Trudeau, il y a des milliers d’Afghans en danger à cause de leur soutien à notre pays », a-t-il ajouté.

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