Quand les sondages éclipsent les questions de droits

Un bénévole posait une pancarte électorale à Longueuil, mardi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un bénévole posait une pancarte électorale à Longueuil, mardi.

Il était prévisible que la campagne électorale fédérale porte en grande partie sur la pandémie, puisque c’est de la relance économique post-COVID-19 que Justin Trudeau s’est servie pour justifier le déclenchement d’élections. Mais que la première semaine de campagne porte surtout sur la vaccination obligatoire aura été un peu plus étonnant. D’autant plus que le chef libéral, qui en a fait une pomme de discorde avec son adversaire conservateur, semblait s’opposer à l’idée il y a à peine cinq mois.

Justin Trudeau n’a pas perdu de temps pour cibler un point de clivage — une « wedge issue », comme disent les anglophones — qui lui permettrait de s’attaquer à Erin O’Toole. Avant même de plonger le pays en élections, le gouvernement libéral a annoncé qu’il imposerait la vaccination obligatoire aux fonctionnaires fédéraux, de même qu’aux travailleurs d’entreprises de compétence fédérale et aux Canadiens qui voudront voyager d’une province à l’autre à bord d’un avion ou d’un train.

Le débat était lancé. Erin O’Toole a mis 24 heures à prendre position : un gouvernement conservateur n’exigerait pas le vaccin. Il encouragerait les travailleurs et les voyageurs à se faire vacciner et requerrait un test de dépistage pour ceux qui refuseraient de le faire.

C’est ainsi que Justin Trudeau a passé la semaine à dénoncer la position « dangereuse » de son rival conservateur — même si on ignore quelles « conséquences » les libéraux imposeraient quant à eux aux fonctionnaires non vaccinés.

La stratégie libérale visait peut-être aussi à parler d’autre chose que de la crise en Afghanistan, où le gouvernement est accusé de ne pas rapatrier assez rapidement ses milliers d’anciens collaborateurs afghans. Un dossier qui a causé bien des maux de tête aux libéraux, qui n’avaient en outre pas de grosse annonce à dévoiler avant le cinquième jour de la campagne — un empiétement dans les champs de compétences des provinces à qui Justin Trudeau dicterait des normes nationales de soins aux aînés et imposerait de hausser le salaire des préposés aux bénéficiaires en échange d’un transfert fédéral de six milliards de dollars.

Mieux valait donc, pour M. Trudeau, taper sur le clou de la vaccination obligatoire. Et l’épouvantail a fonctionné, puisque Erin O’Toole a passé la moitié de la semaine à se défendre plutôt que de parler exclusivement de sa plateforme dévoilée lundi. Le chef conservateur a ensuite dû certifier qu’il dirigerait un gouvernement pro-choix qui ne resserrait pas le droit à l’avortement, après que les libéraux ont soulevé que sa plateforme promet de « protéger le droit de conscience des professionnels de la santé ».

Un virage au gré des sondages

Or, si Justin Trudeau est aujourd’hui catégorique sur la nécessité d’une vaccination obligatoire, il s’était pourtant montré réticent le printemps dernier à soutenir l’imposition d’un passeport vaccinal qui limiterait certaines activités aux Canadiens vaccinés. On était alors bien loin de discuter d’exiger le vaccin non seulement pour aller au restaurant ou dans un festival, mais carrément pour aller travailler.

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Justin Trudeau s’était inquiété, en mars, que distinguer « certaines personnes qui se seraient fait vacciner ou d’autres qui ne pourraient pas ou ne choisissent pas de se faire vacciner » puisse soulever « des questions d’équité et de justice par rapport à la discrimination ».

Cette préoccupation n’existe plus aujourd’hui. Le chef libéral a plaidé vendredi que le vaccin n’était pas encore disponible en quantité suffisante pour tout le monde à l’époque. « Ce n’est plus une question d’équité », dit-il désormais. Sauf qu’il ne parlait pas d’approvisionnement, en mars, mais des droits des citoyens et même de ceux qui « choisissent » de refuser le vaccin.

Ce qui a changé depuis cinq mois, surtout, c’est l’opinion publique. Alors que 64 % des Canadiens soutenaient l’idée d’une vaccination obligatoire en janvier 2021, la maison de sondages Ipsos rapportait jeudi que 80 % appuient maintenant l’idée d’imposer la vaccination aux fonctionnaires fédéraux et 82 % celle de l’exiger pour prendre l’avion ou le train.

Ce sont les électeurs libéraux (86 %), néodémocrates (88 %) et bloquistes (82 %) qui appuient en plus grand nombre la vaccination obligatoire pour voyager au pays, selon Abacus. Du côté des électeurs conservateurs, 68 % sont en faveur.

« C’est une stratégie qui a un fort potentiel […], soit de définir cet aspect comme un enjeu qui les différencie et qui peut servir de repoussoir pour un électorat qui hésiterait entre les libéraux et les conservateurs », observe Marc André Bodet, professeur agrégé de sciences politiques à l’Université Laval.

D’autant plus que la vaccination obligatoire a été approuvée par le Québec, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, qui l’imposeront à leurs fonctionnaires, tout comme la Ville de Toronto. Plusieurs universités feront de même sur leur campus, même en Alberta. Les grandes banques canadiennes aussi.

Légal, mais périlleux ?

Les experts confirment qu’Ottawa pourra exiger la vaccination complète de ses employés, en vertu du Code canadien du travail qui requiert que l’employeur veille « à ce que la santé et la sécurité des employés ne soient pas mises en danger par les activités de quelque personne admise dans le lieu de travail ». Il faudra cependant prévoir des accommodements pour ceux qui refuseraient le vaccin avant d’en arriver à des sanctions trop sévères, qui pourraient être contestées.

L’Alliance de la fonction publique du Canada a justement exigé de tels accommodements et a prévenu qu’elle prendrait « toutes les mesures nécessaires » pour défendre ses membres. Ce qui pourrait contraindre Justin Trudeau à adopter au final la même position que Erin O’Toole, celle-là même qu’il s’est évertué à dénoncer toute la semaine.

Le chef libéral a promis des « conséquences » pour les fonctionnaires qui refuseraient de se faire vacciner sans raison médicale. Mais sa campagne n’a toujours pas précisé lesquelles. D’abord faut-il négocier avec les syndicats, qui réclameront des solutions de rechange comme la possibilité de faire du télétravail… ou de faire des tests de dépistage. M. Trudeau a exclu cette dernière option, mais c’est celle que privilégiait la directrice des ressources humaines du fédéral dans une note publiée sur le Web cette semaine et retirée depuis.

Du côté du Nouveau Parti démocratique, le chef Jagmeet Singh a adopté une position surprenante pour un parti d’habitude proche des syndicats, en approuvant non seulement la vaccination obligatoire des fonctionnaires, mais en statuant que les récalcitrants devraient être menacés de congédiement.

Le Bloc québécois se fait plus nuancé, en préférant comme Erin O’Toole encourager la vaccination plutôt que de l’imposer.

Le professeur Bodet reconnaît qu’il est de bonne guerre qu’un parti brandisse un tel épouvantail pour se faire du capital électoral. Des experts en santé publique ont cependant sommé les chefs fédéraux de ne pas politiser la vaccination comme d’autres l’ont fait aux États-Unis.

M. Bodet note en outre qu’il faudra éventuellement un réel débat qui rassemblera des experts en santé publique et en droit du travail. « Lorsqu’on accepte des brèches à nos droits et libertés, une après l’autre, il y a un effet corrosif sur nos institutions. Et généralement, les attaques subséquentes sont de plus en plus faciles », prévient le politologue. « Cela mérite de sérieuses discussions. »



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