Théorie critique et larmes blanches

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Cette série examine l’origine et la signification de quelques couleurs politiques omniprésentes dans l’actualité ici comme ailleurs. Cette fois : le blanc, comme dans « race blanche » ou « fragilité blanche ».

En juin dernier, au Nevada, alors que les élèves retournaient en classe, des parents ont demandé que les enseignants portent une caméra corporelle pour prouver qu’ils n’inculquaient pas à leurs enfants une théorie qui n’a jamais figuré au programme. En Virginie, à peu près au même moment, la police a dû calmer les participants à une réunion scolaire qui s’étrillaient autour du même sujet pourtant tout aussi absent des formations.

Dans les deux cas, les parents apeurés étaient très majoritairement blancs. Dans les deux cas, le nouvel ennemi désigné se concentrait dans la critical race theory (CRT), la théorie critique de la race.

 

Des États ont effectivement adopté des plans pour l’enseigner ou, plutôt, pour s’en inspirer dans certains enseignements. Certains le font déjà, mais ni le Nevada ni la Virginie ne font partie du lot.

La théorie critique de la race a été développée par les sciences sociales étasuniennes dans les années 1980. Cette perspective fait (grosso modo) de la race une construction sociopolitique menant au racisme systémique pour défendre le « privilège blanc ». L’appellation plus ou moins contrôlée et son enseignement s’étendent, effectivement : même l’armée américaine s’en inspire dans ses formations, pour dire si elle doit être subversive.

Les opposants fermes à la CRT y voient une manière de culpabiliser tous les individus (les Blancs, en l’occurrence) pour les crimes de leurs ancêtres (l’esclavagisme, par exemple) en sapant les bases de la théorie libérale de l’égalité devant la loi.

La CRT se retrouve déjà au centre des « guerres culturelles » qui agitent et divisent nos voisins du Sud. La surproduction d’essais conservateurs sur le sujet ne trompe pas. Les médias de droite en font aussi une obsession. Entre février et juin de cette année, Fox News aurait mentionné le terme 1800 fois !

Tout le pouvoir du wokisme tient dans sa manipulation orwellienne du langage : ses théoriciens et militants inventent une novlangue diversitaire qui fonctionne à la manière d’un piège idéologique

Les groupes de réflexion réactionnaires frappent aussi de plus en plus sur ce clou. L’Heritage Foundation en fait le point nodal liant le mouvement Black Lives Matter dans les rues, le militantisme LGBTQ dans les écoles et les programmes de sensibilisation à la diversité dans les différentes branches gouvernementales. La Texas Public Policy Foundation a publié une liste de termes pouvant censément servir à déterminer la présence de cette théorie dans les cursus. Le glossaire comprend les notions de privilège blanc, de racisme systémique et de fragilité blanche, mais aussi les mots « équité », « justice sociale », « colonialisme » et « identité ». De son côté, Citizens for Renewing America caricature la CRT de cette manière : « Tout ce qui constitue l’Amérique est raciste. Cela comprend le christianisme, le libre marché, le mariage traditionnel, la règle de droit, les structures familiales traditionnelles et le gouvernement représentatif. »

Races, racisme, racialisation

 

La controverse arrive ici. Quand la Ville de Montréal a nommé Bochra Manaï au poste de commissaire à la lutte contre le racisme en janvier, des critiques (de l’annonce) ont fait le lien avec la théorie critique (de la race).

« Il y aura donc, à Montréal, une idéologue chèrement payée par les contribuables pour voir du racisme partout, a écrit le chroniqueur Mathieu Bock-Côté dans Le Journal de Montréal. Les Québécois payeront pour cela. Nous finançons notre colonisation mentale et notre américanisation à même nos fonds publics. »

Les mêmes reproches sont souvent adressés par les mêmes conservateurs au terme « woke » et à d’autres notions de la gauche diversitaire et identitaire pour décrire les rapports de pouvoir et les discriminations dans nos sociétés.

« Ses concepts [du wokisme] pénètrent l’esprit public, ils se normalisent et finissent par structurer le discours public comme on le voit avec le “racisme systémique”, le “privilège blanc” ou la “suprématie blanche” », écrit au Devoir Mathieu Bock-Côté dans une entrevue portant strictement sur la galaxie woke. « J’ajoute que la signification de ces concepts évolue de manière terriblement orwellienne, au point de s’inverser, comme on le voit avec la suprématie blanche, qui ne désigne plus les mouvements s’en réclamant aux États-Unis, mais la structure même des sociétés occidentales ! Tout le pouvoir du wokisme tient dans sa manipulation orwellienne du langage : ses théoriciens et militants inventent une novlangue diversitaire qui fonctionne à la manière d’un piège idéologique. »

Une notion explosive

 

Marx observait déjà que « le cynisme est dans les choses, pas dans les mots qui les décrivent ». Toutes ces chicanes autour de la « race », et de la « race blanche » en l’occurrence, rappellent à quel point il faut utiliser cette catégorie avec beaucoup, beaucoup de précautions.

« La race est un construit sociologique, explique au Devoir Myrlande Pierre, vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). La science a bien démontré l’inexistence des races comme catégories humaines signifiantes. Mais le fait racial demeure et a une existence sociale réelle. Elle reste encore aujourd’hui un marqueur social qui a des implications sur les rapports de pouvoir dans notre société. Quand la race est utilisée comme concept, elle est donc utilisée comme catégorie critique pour comprendre les inégalités sociales et raciales qui subsistent dans notre société. »

La CDPDJ, comme bien d’autres organismes, parle donc plutôt de « groupes racisés » ou de « personnes racisées » pour décrire cette construction discriminatoire, stigmatisante, assignée par un groupe à un autre. La cause théorique est bien expliquée dans le document synthèse La notion de race dans les sciences humaines et l’imaginaire raciste : la rupture est-elle consommée ?, produit par la Commission.

La science a bien démontré l’inexistence des races comme catégories humaines signifiantes. Mais le fait racial demeure et a une existence sociale réelle.

L’analyse comparative des groupes racisés et non racisés y est présentée comme « un mal nécessaire ». Par exemple, pour comprendre les discriminations liées à la couleur de la peau à l’embauche ou celles à l’œuvre dans le cadre de la pandémie.

La CDPDJ défend la réalité du racisme systémique, comme elle l’a fait dans un mémoire présenté à l’Office de la consultation publique de Montréal en 2019. « Ce qui revient clairement — et le constat est assez clair dans la littérature —, c’est la question des rapports de pouvoir encore inégalitaires, résume Mme Pierre en évoquant ce document. Ils teintent encore les rapports sociaux entre les groupes majoritaires et les groupes minoritaires. »

Par contre, la vice-présidente refuse de pousser jusqu’à parler d’un privilège blanc. « La Commission ne s’est pas penchée spécifiquement sur cette question », dit-elle.

Le monde en noir et blanc

Il y a blanc et blanc, et ces deux tribus s’affrontent. Un camp semble accepter les conclusions de la théorie critique de la race, l’autre semble s’en servir comme épouvantail idéologique.

 

Le premier groupe admet de plus en plus le racisme passé ou présent.

 

Avant l’assassinat filmé de l’Afro-Américain George Floyd le 25 mai 2020, près d’un Canadien à la peau blanche sur deux considérait que le racisme à l’égard des Noirs n’était pas un problème. Cette proportion est passée à 18 % à la fin de l’été 2020. D’ailleurs, près de quatre Canadiens à la peau noire sur cinq disent être discriminés sur une base régulière — et pas seulement par des Blancs.

 

Une chose est certaine : la reconnaissance des préjugés envers les Autochtones n’a pas attendu la révélation de la découverte de tombes anonymes près d’anciens pensionnats. Déjà, en août 2020, neuf Québécois non autochtones sur 10 estimaient que les Premières Nations étaient victimes de racisme et de discrimination, selon un sondage.

 

L’autre tribu blanche se soude plutôt autour d’une identité blanche.

 

Le groupe se perçoit comme une minorité menacée et agit en conséquence. Ashley Jardina, professeure de science politique de l’Université Duke, parle de « white identity politics » (c’est aussi le titre de son livre) pour décrire cette tendance. Elle avance qu’entre 30 % et 40 % des Américains s’identifient à leur blancheur pour faire des choix électoraux. Cette solidarité ne mène pas nécessairement au racisme, note-t-elle, mais signale sans conteste une division idéologique sur laquelle Donald Trump a beaucoup misé.

 

Au cours des derniers mois, 26 États américains ont d’ailleurs tenté d’adopter des lois restreignant ce qui peut être enseigné dans les écoles et les universités , et 11 ont réussi à le faire. Une loi du Tennessee (SB 0623), par exemple, interdit dorénavant les enseignements qui pourraient faire en sorte qu’un individu « ressente de l’inconfort, de la culpabilité, de l’angoisse et d’autres formes de détresse psychologique simplement à cause de la race ou du sexe de cet individu ».

 

Qui a dit que les wokes étaient les seuls militants animés par une volonté de censure ?



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