Seule une poignée de municipalités sont prêtes à renoncer à leur statut bilingue

Les municipalités prêtes à laisser tomber leur statut bilingue après l’adoption de la loi 96 par l’Assemblée nationale se comptent jusqu’ici sur les doigts d’une main, a constaté Le Devoir au terme d’une tournée téléphonique des 50 villes et arrondissements où la proportion d’anglophones est passée sous la barre de 50 %.

Le maire d’Ulverton, Jean-Pierre Bordua, obéira au « devoir d’exemplarité [dans la] protection et la valorisation de la langue française » prescrit à l’État québécois par le ministre Simon Jolin-Barrette. La proportion de personnes dont la langue maternelle est l’anglais est passée dans ce hameau des Cantons de l’Est reconnu pour son moulin à laine de 17 % en 2011 à 14,5 % en 2016. « Ça ne nous donne absolument rien [le statut de municipalité bilingue] », affirme M. Bordua dans un échange avec Le Devoir. « Les jeunes Anglais s’en vont, ce qui fait que la population baisse. C’est le cours inéluctable de l’histoire, on s’en va vers des villes francophones », poursuit-il.

La Charte de la langue française accorde aux municipalités dont « plus de la moitié des résidents de son territoire sont de langue maternelle anglaise » la possibilité notamment d’utiliser « une autre langue », en plus de la langue française, dans leur affichage et leurs communications internes ou avec d’autres municipalités bilingues.

89 municipalités ou arrondissements bénéficient d’un statut bilingue. Pourtant, 50 d’entre elles dérogent à la « condition » du 50 % d’anglophones prévue à la loi 101. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, propose dans le projet de loi 96 de demander à l’OQLF de transmettre un « avis écrit » à ces municipalités pour les avertir qu’elles se verraient retirer leur statut bilingue sauf si elles adoptent une résolution dans un délai de 120 jours.

« Si c’est le désir de la communauté, si c’est le désir des citoyens, si c’est le désir des élus municipaux, pour des raisons qui leur appartiennent, que ce soient des raisons historiques ou des raisons propres au conseil municipal, on va leur permettre d’adopter une résolution, dans les 120 jours, pour conserver leur statut de ville bilingue », avait déclaré M. Jolin-Barrette le 13 mai dernier.

« Pas la faute des Anglais »

La mairesse de Métis-sur-Mer, Carolle-Anne Dubé, accuse M. Jolin-Barrette de « lancer un baril de poudre » dans la cour des municipalités. Elle compte défendre bec et ongles le statut bilingue accordé à l’arrondissement MacNider où 11,6 % d’anglophones ont élu domicile.

La santé financière de sa municipalité du Bas-Saint-Laurent en dépend, selon elle. « L’arrondissement MacNider paye 71 cents par 100 $ d’évaluation. Le secteur Les Boules, francophone, paie 29 cents sur 100 $. Alors, qui fait vivre la ville ? Les francophones ou les anglophones ? » demande-t-elle, tout en précisant habiter dans l’arrondissement MacNider. « Je paye des taxes pour que nos francophones du secteur puissent jouir d’une belle vie et de nombreux services », dit-elle, reprochant à l’équipe de François Legault de ne « pas cibler le problème au bon endroit, carrément ».

À ses yeux, il vaudrait mieux multiplier les initiatives afin d’améliorer la qualité de la langue française, aux Boules notamment. « Venez faire un tour dans le secteur Les Boules, dites-moi si vous comprenez ce que le monde disent quand ils parlent. Le monde parlent un mauvais français, ne savent pas l’écrire, ça me met dans tous mes états », confie-t-elle au Devoir. « On dit “c’est la faute des Anglais”, non, c’est pas la faute des Anglais, là, c’est la faute des Français, un, qui ne sont pas instruits, parce que regardez le niveau d’éducation et d’instruction ici, ça fait pitié », ajoute-t-elle.

Agnes McKell, la mairesse de la municipalité de la paroisse de Très-Saint-Sacrement (39,7 % d’anglos), en Montérégie, entend également faire adopter une résolution afin de préserver le statut bilingue. Elle le fera pour la jeunesse, précise-t-elle. « Je feel mal pour les jeunes francophones […]. S’ils veulent aller aux États-Unis dans le reste du Canada, il faut parler anglais », fait valoir Mme McKell.

L’adoption d’une résolution prévoyant le maintien du statut de municipalité bilingue passera comme une lettre à la poste au conseil municipal du canton de Gore (20,2 % d’anglos), selon son maire, Scott Pearce. L’élu laurentien entend soumettre le 3 juin un projet de proposition au conseil d’administration de la Fédération québécoise des municipalités (FQM) — où il est représentant des municipalités bilingues —, visant à « demander » au gouvernement de « juste affirmer que les municipalités qui ne veulent pas leur statut bilingue peuvent toujours y renoncer […] au lieu d’enlever ces droits ».

Il ne se contente pas de la position prise par la FQM après le dépôt du projet de loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français. Le FQM s’était dite « soulagée » de voir le gouvernement caquiste donner la possibilité aux municipalités de préserver leur statut bilingue, et ce, au nom de l’« autonomie municipale ».

Je feel mal pour les jeunes francophones […]. S’ils veulent aller aux États-Unis dans le reste du Canada, il faut parler anglais.

 

Certaines municipalités ont évoqué l’importance de la villégiature sur leur territoire pour justifier le maintien de leur statut bilingue. C’est le cas de Pontiac (38,6 % d’anglos) en Outaouais ainsi que de Lac-Tremblant-Nord (44,4 % d’anglos) et de Barkmere (33 % d’anglos) dans les Laurentides. « Nous espérions tout de même que, dans sa sagesse, le gouvernement du Québec considère les contribuables en plus de la population permanente, surtout, car ce sont les contribuables qui financent les municipalités par leur compte de taxes », indique le maire de Barkmere, Luc Trépanier. « Une municipalité est au service de ses contribuables, d’abord et avant tout. Vous comprendrez que nous devons conserver notre statut de ville bilingue, afin de desservir la majorité de ceux-ci », répète-t-il.

Les maires d’une dizaine de municipalités à statut bilingue ont refusé de se mouiller avant la tenue de leur prochain conseil municipal. La ville d’Otterburn Park, dont la proportion d’anglophones de langue maternelle est la plus faible de la liste (5,7 % d’anglos), envisage de mener une « consultation publique » — peut-être par le biais d’un « sondage » — avant d’afficher ses couleurs.

Le projet de loi 96 qui vise à assurer la vitalité de la langue française au Québec constitue une source de stress inutile, résume le maire d’Escuminac (25,7 % d’anglos), Bruce Wafer. « On a une population vieillissante dont une grosse partie est unilingue anglophone. Alors, à ce stade ici dans leur vie, je pense de leur rajouter un autre stress, ça ne vaut pas la peine », souligne l’élu gaspésien.

 

 


 

Une version précédente de cet article, qui affirmait erronément que le canton de Gore se situait en Estrie, a été modifiée.

À voir en vidéo