Du train du West Island à la réforme de la loi 101

En le relisant huit ans plus tard, on constate à quel point la question linguistique était déjà imbriquée au discours de François Legault, et combien elle nourrissait la trame de fond de sa pensée nationaliste.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En le relisant huit ans plus tard, on constate à quel point la question linguistique était déjà imbriquée au discours de François Legault, et combien elle nourrissait la trame de fond de sa pensée nationaliste.

Le projet de loi que déposera le gouvernement pour renforcer la Charte de la langue française s’appuiera sur le constat que des actions vigoureuses sont nécessaires. Mais au-delà des chiffres et du nationalisme, l’intérêt de François Legault pour cette question a des racines qui remontent à son enfance.

Pour situer la profondeur de ses liens avec son meilleur ami, François Legault entamait son livre Cap sur un Québec gagnant (2013) en racontant que Pierre Schetagne et lui ont franchi ensemble « toutes les étapes de la jeunesse, des batailles de balles de neige contre les anglophones de Senneville jusqu’aux confidences sur [leurs] premières blondes ».

En plus de raconter cette Guerre des tuques linguistique, M. Legault esquissait dans son livre la réalité d’une jeunesse passée dans l’ouest de l’île de Montréal. Il évoquait notamment les « allers-retours sur le train du West Island » pour aller au Collège Marguerite-Bourgeoys, « assis avec [son] cousin Pierre au milieu des gens d’affaires qui lisaient tous The Gazette. On avait convaincu le vendeur de journaux du train d’ajouter à son bagage quelques exemplaires du journal indépendantiste Le Jour. »

François Legault rappelait aussi avoir dû « faire face aux vendeuses unilingues anglaises du magasin Eaton au centre commercial Fairview à Pointe-Claire », un classique de l’imaginaire québécois pré-loi 101. Mais cela l’avait « sensibilisé à la nécessité de défendre notre langue et notre identité », disait l’auteur.

Pourtant, l’ouvrage traitait essentiellement du « Projet Saint-Laurent », qui sera au cœur de la plateforme — économique — caquiste lors des élections de 2014. Mais en le relisant huit ans plus tard, on constate à quel point la question linguistique était déjà imbriquée au discours de François Legault, et combien elle nourrissait la trame de fond de sa pensée nationaliste.

« Ce n’est pas surprenant que la question de la langue soit à l’agenda gouvernemental, relève aujourd’hui le politologue Éric Montigny de l’Université Laval. La CAQ se présente comme le principal véhicule du nationalisme québécois, et la défense du français s’inscrit parfaitement là-dedans », dit-il.

Selon ce que François Legault raconte dans son livre, cette préoccupation l’aurait convaincu de faire le saut en politique après avoir vendu ses parts dans Air Transat (ce qui l’a rendu multimillionnaire à 39 ans), à la fin des années 1990.

« J’aurais pu décider de ne plus jamais travailler […] mais j’en suis venu à la conclusion que je devais me rendre utile à la société. J’avais toujours été un nationaliste fier de parler français. »

Dans sa portion qui faisait office de programme politique, Cap sur un Québec gagnant abordait aussi la question de la langue. « Le premier dossier [consensuel à travailler] est celui de la protection de la langue française au Québec, écrivait-il. Le plus grand défi à relever reste celui de l’intégration des immigrants à la majorité francophone. L’atteinte de cet objectif passe notamment par une francisation accrue du marché du travail ». Ce dernier thème sera au cœur de la campagne électorale de 2018.

M. Legault ajoutait finalement que s’il était élu premier ministre (il lui faudra attendre encore cinq ans), il allait « demander au gouvernement fédéral un élargissement significatif des responsabilités du Québec en matière de langue et de promotion de sa culture ».

« L’Assemblée nationale du Québec doit disposer de l’autonomie nécessaire pour défendre la langue française », disait-il. Et il concluait avec une forme de promesse, ou de menace : « Voilà pourquoi je n’écarte pas le recours à la clause dérogatoire pour la défendre si cela devait s’avérer nécessaire. »

Nationalisme

Sans être très précis, le manifeste qui a jeté en 2011 les bases de ce qui deviendra la Coalition avenir Québec parlait lui aussi de la langue française, «pierre d’assise sur laquelle se bâtit notre identité commune». La douzaine de signataires originaux soutenaient que « le soutien à la langue française ne doit exclure a priori aucune avenue législative ou juridique» et qu’il faudra «consacrer davantage d’énergie au respect de la Charte de la langue française ».

N’empêche : il faudra attendre 2015 pour que le thème s’exprime plus clairement dans le discours de la CAQ. Entretemps, la formation aura contribué à bloquer le projet de loi 14 déposé par le gouvernement Marois et qui proposait une refonte de la Charte… François Legault se disait d’accord sur les principes, mais pas sur les moyens proposés.

Suivant les résultats en demi-teinte aux élections de 2014, le parti opère toutefois l’année suivante une forme de virage identitaire et nationaliste qui mènera à des positionnements plus affirmés en matière d’immigration, de laïcité et de langue.

L’Assemblée nationale du Québec doit disposer de l’autonomie nécessaire pour défendre la langue française

Dans la foulée, la députée Claire Samson est chargée de rédiger un rapport faisant notamment le « bilan des politiques visant à promouvoir le français ». En 2016, elle conclura qu’un « coup de barre doit être donné pour consolider la position du français au Québec comme langue commune, en commençant par l’amélioration des mesures » de francisation pour les nouveaux arrivants.

Au gouvernement, on assure que les grandes lignes de la réforme que présentera le ministre Simon Jolin-Barrette sont d’ailleurs tirées de ce document. Claire Samson « a fait la démonstration de la situation difficile dans laquelle le français se trouvait », disait récemment au Devoir Pascal Mailhot, directeur de la planification stratégique au cabinet du premier ministre. « Elle a tracé la voie des actions qu’on s’apprête à présenter. »

Le politologue Éric Montigny n’en doute pas : le rapport Samson « demeure la feuille de route et nous permet d’anticiper ce qui s’en vient ». Selon lui, il y aura ainsi « au cœur de la réforme de la loi 101 l’idée de redonner pleinement à l’État québécois son rôle de protecteur d’une culture commune. C’était un peu la même chose avec la Loi sur la laïcité. »

Le professeur estime que c’est là l’un des « cinq éléments qui définissent le nationalisme de la CAQ » : il ajoute à cette liste le discours sur la fierté nationale, celui sur la réussite économique (combler l’écart de richesse avec l’Ontario, par exemple), « l’exercice au maximum des pouvoirs de l’Assemblée nationale » et l’idée de « réclamer davantage d’autonomie dans le cadre des relations fédérales-provinciales ».

Ce sont là des thèmes qui suivent François Legault depuis au moins la création de la CAQ… et parfois depuis les champs de bataille enneigés de son enfance.

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