Kamala Harris, Madame la Coprésidente

Bien qu’elle soit la vice- présidente la moins expérimentée à Washington depuis Dan Quayle en 1989, Kamala Harris a déjà montré par sa participation active qu’elle ne sera pas une figure discrète du nouveau gouvernement Biden.
Photo: Joshua Roberts Pool Agence France-Presse Bien qu’elle soit la vice- présidente la moins expérimentée à Washington depuis Dan Quayle en 1989, Kamala Harris a déjà montré par sa participation active qu’elle ne sera pas une figure discrète du nouveau gouvernement Biden.

L’autre était le seul maître à bord, toujours au centre de l’attention. Eux forment désormais une équipe.

Les premières semaines de la présidence de Joe Biden annoncent un changement de ton à la Maison-Blanche. Pas seulement en raison des décrets présidentiels massivement signés pour défaire les politiques de Donald Trump, mais également par la présence constante de la vice-présidente Kamala Harris aux côtés du nouveau président.

L’ex-procureure générale de la Californie est partout. Chaque jour, dans le Bureau ovale pour assister au breffage quotidien du président. Elle est là, à la signature des décrets, était de la rencontre avec les républicains modérés au début de la semaine pour discuter du plan de relance de l’économie, à celle avec la diplomatie américaine jeudi, et ce, dans un nouvel exercice du pouvoir, mais aussi de communication, qui vise à affirmer le nouveau de cadre de sa fonction : elle ne sera pas une figure discrète du nouveau gouvernement, avec des dossiers secondaires, mais plutôt la présidente adjointe d’une nouvelle direction du pays. À deux.

« Joe Biden a dit qu’il voulait une partenaire pour gouverner et c’est ce qui est en train de se produire », résume Carole Porter, amie d’enfance de Kamala Harris rencontrée cette semaine dans la cour de récréation de l’école primaire Thousand Oaks de Berkeley, où les deux femmes se sont liées d’amitié en première année. C’était en 1971. « Il veut être le président du changement et ce changement va en partie passer par elle. Elle a l’expérience qu’il faut pour affronter les questions de racisme, de disparités sociales et raciales auxquels fait face le pays. Et elle est la meilleure pour faire ça. »

Cette nouvelle configuration des forces au sein de l’exécutif n’est pas pour rassurer les conservateurs et les radicaux du Parti républicain qui, depuis des mois, agitent le spectre d’un programme secret que l’ex-sénatrice de la Californie se préparerait à mettre en œuvre, selon eux. Avec ses origines modestes et son libéralisme cultivé dans une des régions les plus à gauche et les plus progressistes du pays, ils la dépeignent en prêtresse du socialisme et, pire, du communisme, qui va tirer les ficelles au sommet de l’État pour réduire leurs libertés individuelles, réduire leurs privilèges et faire sombrer le pays dans une dictature. Sans autre forme de nuance.

« C’est de la triste manipulation des masses par la peur », résume Carole Porter qui se souvient avec un pincement au cœur du premier jour où elle a fait la connaissance de la jeune Kamala dans l’autobus l’amenant chaque matin des quartiers pauvres des basses terres de Berkeley jusqu’à cette école située dans les hauteurs de la ville, là où les maisons expriment richesse et confort, et les jardins sentent bon en saison le citronnier. Le fruit d’un programme de mixité sociale dont les deux femmes ont profité. « C’est fait pour distraire, pour détourner les regards du fait qu’un pays peut avoir des programmes sociaux tout en étant capitaliste. Il y en a plein. Kamala ne veut qu’une chose, c’est aider les autres. Le reste, ça n’a aucun sens. »

En contact avec le monde

Carole Porter sait d’où son amie vient. Elle sait aussi où elle s’en va, suivant désormais avec fascination et admiration le parcours de cette compagne de jeu d’enfants, à qui elle parle désormais par Zoom. Pas à cause de la COVID-19, mais plutôt de la « bulle sécuritaire qui a été mise en place autour d’elle », dit-elle. La dernière fois, c’était deux semaines avant l’entrée en fonction de la nouvelle vice-présidente. Avec d’autres amies de l’élue. « C’était touchant, raconte-t-elle. Elle s’est émue d’être où elle est désormais, mais nous a surtout demandé de rester ses yeux et ses oreilles sur le terrain, pour ne pas perdre le contact avec le monde ».

Dans les rues de Berkeley, où Kamala Harris a grandi, et d’Oakland, juste à côté, bastion de Jack London et du Black Panther Party (BPP), l’euphorie des dernières semaines s’est désormais estompée, mais elle reste encore palpable à certains endroits, comme aux abords de l’école primaire Thousand Oaks, où une banderole a été fièrement installée pour saluer la victoire de la démocrate. Le conseil municipal songe même à rebaptiser l’établissement en l’honneur de la vice-présidente.

« C’est énorme ce qui est en train de se passer», laisse tomber Robert Johnson, la cinquantaine, venu s’asseoir en fin de journée lundi soir avec sa femme pour contempler la baie de San Francisco, une ville où la coprésidente a été procureure générale entre 2004 et 2011. « Elle va apporter une autre façon de voir. Elle va rendre le pays meilleur. »

« Beaucoup de gens voulaient une nouvelle forme de leadership et c’est ce qu’elle apporte, résume en entrevue au Devoir Jo Reger, directrice du Département de sociologie de la Oakland University à Rochester, au Michigan. En tant que personne mi-asiatique et mi-africaine, qui n’a pas eu peur de critiquer Joe Biden pendant la campagne électorale, Kamala Harris s’est imposée comme une dirigeante confiante et une figure critique éloquente. Cela peut être perçu effectivement comme un grand bouleversement comparativement au gouvernement précédent. »

Une pensée qui résonne

Le changement est déjà perceptible, assure Carole Porter, qui dit reconnaître dans les déclarations de Joe Biden depuis deux semaines la pensée de son amie. Sur l’immigration. Sur les disparités. Sur la santé. Sur le besoin de relever le niveau, autant de vie des plus faibles que du discours ambiant, pour grandir et se renforcer.

« Elle est toujours restée la même, assure-t-elle. Dans notre quartier, Kamala était la mentore des enfants qui vivaient en famille d’accueil chez une voisine. Elle les a aidés à se faire des amis. C’est dans sa nature profonde. Elle a toujours voulu donner une voix à ceux qui n’en avaient pas. Autour de la table, à Washington, c’est cette vision du monde qu’elle va apporter : celle des femmes de couleur, des pauvres, des victimes de l’injustice et de la discrimination. Elle a côtoyé tout ça. Elle l’a vécu. »

C’est dans ce parcours que la politicienne a forgé son activisme qui se garde toutefois de sombrer dans le radicalisme, assure le politicologue Robert C. Smith, qui enseigne à la San Francisco State University. « La région de San Francisco est certainement la plus radicalement à gauche des États-Unis, dit-il. Kamala Harris a grandi ici à un moment fort du radicalisme de la région, ce qui a sûrement dû contribuer à son penchant vers le socialisme. » Pas celui de Léonid Brejnev, dirigeant de l’Union soviétique à cette époque-là, mais plutôt celui de Charles Bursey, ce membre du BPP qui, dans la région d’Oakland, a mis en place un programme de déjeuner et de dîner pour les enfants des quartiers défavorisés. La vice-présidente en a bénéficié.

Autour de la table, à Washington, c’est cette vision du monde qu’elle va apporter : celle des femmes de couleur, des pauvres, des victimes de l’injustice et de la discrimination. Elle a côtoyé tout ça. Elle l’a vécu.

 

« Sa carrière politique en montre peu, ajoute-t-il. Au contraire, elle a consciemment, probablement guidée par l’ambition, adopté une posture modérée, se plaçant au centre de la route, dans le contexte de la politique progressiste de la ville et de l’État. » Une sagesse, selon lui, qui devrait l’aider à affronter les tempêtes à Washington où Kamala Harris débarque comme la vice-présidente la moins expérimentée depuis Dan Quayle en 1989.

« Son élection est certainement un signe de progrès racial, mais les changements systémiques exigeront des dirigeants nationaux, étatiques et locaux qu’ils s’engagent dans des efforts sérieux pour atténuer les inégalités raciales, dit la sociologue Jessica W. Paige de la University of Iowa. Et ce, en adoptant davantage de lois antidiscrimination et en mettant en œuvre une véritable politique de réparation. »

« Elle va faire face à de nombreux défis et va devoir adapter de manière créative ses tactiques et sa stratégie, assure en entrevue Jay Gonzalez, ex-commissaire pour le droit des immigrants du comté de San Francisco. En tant que procureure du district et procureure générale de San Francisco, elle a eu l’habitude de rassembler des communautés très diverses, y compris des conservateurs venus de villes rurales blanches et de quartiers de la classe moyenne. Elle est une très bonne médiatrice et c’est ce qui va l’aider. »

Son élection est certainement un signe de progrès racial, mais les changements systémiques exigeront des dirigeants nationaux, étatiques et locaux qu’ils s’engagent dans des efforts sérieux pour atténuer les inégalités raciales.

 

Et c’est ce qui va aider le pays et le reste du monde, croit aussi Carole Porter qui, comme son amie, expose avec fierté la mixité de ses origines. Elle, son grand-père, Philippe Levasseur, venait du Québec, raconte la femme dans la cinquantaine qui travaille aujourd’hui dans le monde des technologies dans la région. Il a marié une Afro-Américaine du Mississippi. Mais la langue française s’est perdue en chemin.

« La victoire de Kamala Harris a eu un effet positif, particulièrement auprès des jeunes filles, qui viennent de trouver en elle une source de confiance incroyable pour affirmer ce qu’elles sont vraiment. Je le sens ici. Et ce n’est pas fini. Parce que de vice-présidente, j’espère désormais que Kamala va devenir présidente. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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