L'heure juste : le dilemme

L’élection de Joe Biden peut aider le gouvernement Trudeau à promouvoir avec plus de fermeté ses politiques climatiques, estime le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les politiques en matière de climat et d’énergie à l’Université d’Ottawa, Nicholas Rivers. Sur la photo, Biden et Trudeau, à Ottawa, en 2016.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne L’élection de Joe Biden peut aider le gouvernement Trudeau à promouvoir avec plus de fermeté ses politiques climatiques, estime le titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les politiques en matière de climat et d’énergie à l’Université d’Ottawa, Nicholas Rivers. Sur la photo, Biden et Trudeau, à Ottawa, en 2016.

Le 22 octobre dernier, lors du deuxième débat des candidats à la présidence américaine, le démocrate Joe Biden a causé la surprise lorsqu’est venu le temps de débattre des changements climatiques et de l’énergie. Interrogé sur l’avenir du secteur des énergies fossiles, il n’a pas pris de détour. « Je m’éloignerais graduellement de l’industrie pétrolière, oui », a-t-il dit.

Cela ne lui a pas barré la route vers la Maison-Blanche. Son ambitieux plan de lutte contre les changements climatiques, assorti d’une promesse d’investissements de 1700 milliards $US sur 10 ans, ne lui a pas nui non plus. Il faudra voir maintenant s’il obtiendra l’appui du Congrès, un passage obligé pour mettre en œuvre de grands pans de son programme, mais cela n’enlève rien à sa fermeté à l’endroit des pétrolières.

Ce ton tranche avec l’impression de vouloir une chose et son contraire laissée depuis quelques années par le premier ministre Justin Trudeau, une impression qu’a renforcée l’achat du pipeline Trans Mountain au printemps 2018. À ces multiples critiques, il a souvent défendu ce choix en disant que le gouvernement avait « la responsabilité de veiller à ce que les décisions [prises] aujourd’hui nous aident à bâtir une économie plus propre et plus durable ».

Professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM et expert en politique environnementale comparée, Mark Purdon relève ce qui semble un écart entre les deux hommes. Il souligne que les deux leaders ne sont toutefois pas confrontés à la même donne politique, ce qui pourrait expliquer leur ton différent vis-à-vis du secteur des énergies fossiles.

Le poids des provinces

Si le président américain doit naviguer dans les eaux souvent brouillées du Congrès, le premier ministre canadien, lui, doit travailler de concert avec les gouvernements provinciaux « qui exercent beaucoup de poids sur ces décisions ». Les ressources naturelles relèvent d’elles, et leurs économies, fort différentes, en dépendent souvent. M. Purdon suggère que l’exploitation de ces ressources, de la pêche à la forêt en passant par le pétrole ou l’hydroélectricité, a souvent forgé l’identité des communautés. Elles sont non seulement une source de revenus, mais aussi de fierté. Aucun politicien ne peut l’ignorer, ce qui l’oblige à chercher une façon d’apaiser les craintes d’un déclin. Or, selon Statistique Canada, le secteur des hydrocarbures représente environ 5 % du produit intérieur brut canadien, mais 21 % de celui de l’Alberta.

Les tensions intergouvernementales autour des questions énergétiques, même si elles existent aux États-Unis, ne se manifestent pas de la même manière qu’au Canada, relève Nicholas Rivers, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les politiques en matière de climat et d’énergie à l’Université d’Ottawa. Les attentes régionales sont généralement portées par les sénateurs.

Le nouveau président a tout de même un atout unique dans son jeu, estime Mark Purdon, qui a des racines américaines. Les Américains se voient comme un peuple champion de l’innovation et c’est une des cartes que le président joue à fond pour vendre la lutte contre les changements climatiques, dit-il. En plus, les États-Unis ont les moyens de soutenir cette innovation. Ce qui ne peut qu’inciter le Canada à peser à son tour sur l’accélérateur, ajoute-t-il, afin d’éviter que ce secteur prometteur des technologies propres, particulièrement dynamique au Québec, ne perde du terrain face à nos voisins.

Nicholas Rivers croit que l’élection de Joe Biden peut aider le gouvernement Trudeau à promouvoir avec plus de fermeté ses politiques climatiques. Le professeur souligne qu’à plusieurs égards, le Canada va déjà plus loin que le gouvernement américain. Il cite entre autres l’imposition de la taxe sur le carbone et nombre de règlements. Le refus d’agir de Donald Trump a toutefois forcé Ottawa à attendre pour mettre en œuvre ou pour renforcer certaines mesures, question de ne pas désavantager les entreprises canadiennes.

Le changement de gouvernement à Washington arrive à point nommé pour le gouvernement libéral qui a présenté en décembre dernier son dernier plan vert. Un plan qui ne manque d’ailleurs pas d’audace ni de sérieux, selon les deux experts. Bien qu’il soit doté pour l’instant de moyens modestes, 15 milliards $CAN sur 10 ans, il prévoit une augmentation substantielle de la taxe sur le carbone d’ici 2030, détaille une foule de mesures et de programmes destinés à soutenir l’innovation et la transition énergétique. Et tout cela afin d’atteindre la carboneutralité en 2050, un objectif que partage M. Biden.

M. Rivers concède que Joe Biden paraît plus ambitieux, mais il doit maintenant mettre son plan en œuvre pour rattraper le temps perdu par rapport à beaucoup de pays, y compris le Canada. « S’il arrive à ses fins par contre, les États-Unis pourraient reprendre une position de tête. »

Mark Purdon apporte un autre bémol. Ton ferme ou pas, il faut passer aux actes. Les Américains ont les moyens de leurs ambitions, dit-il, mais à la condition que la bataille contre la COVID-19 ne vide pas les coffres et que le Congrès joue le jeu.