Des tensions qui dérangent les républicains

Au coin de la 38e et de Chicago Avenue, où George Floyd a été tué, est devenu un lieu où se succèdent les réunions, les manifestations et les discours. Malgré le couvre-feu, fixé jusqu’à mercredi à 22 h, une petite communauté occupe les lieux nuit et jour.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au coin de la 38e et de Chicago Avenue, où George Floyd a été tué, est devenu un lieu où se succèdent les réunions, les manifestations et les discours. Malgré le couvre-feu, fixé jusqu’à mercredi à 22 h, une petite communauté occupe les lieux nuit et jour.

Entre le bleu du ciel et le vert du terrain, Dave Knoll, entrepreneur américain à la retraite, attendait sa voiturette de golf mercredi matin pour amorcer son parcours au Eagle Valley Golf Course de Woodbury, dans la banlieue est de Minneapolis.

Autour, l’ensemble résidentiel ressemblait à un décor situé entre le Truman Show et Pleasantville, en couleur. Grosses voitures dans le stationnement. Visages blancs, âgés et en santé. La région est plutôt républicaine et la ville est le bastion de Jason Lewis, un agitateur notoire choisi dimanche dernier comme le candidat républicain en vue des prochaines élections sénatoriales. Il a déjà eu un show à la radio durant lequel il n’a cessé de bafouer les Afro-Américains, des citoyens avec « une mentalité d’assistés » qui se prennent pour des « victimes », selon lui.

Dave a dit qu’il était républicain. Mais pas de ce genre-là. « Je comprends les raisons de la colère. Mais les émeutes, les pillages et les destructions, je les condamne, a-t-il dit. Trump pourrait faire mieux. Il ne réagit pas avec assez de compassion. Envoyer l’armée dans le pays, ce n’est pas faire preuve de compassion. »

Mercredi, le secrétaire à la Défense des États-Unis, Mark Esper, a cru, lui aussi, un instant à cette compassion. Il s’est opposé directement au président américain en refusant de mettre l’armée des États-Unis à contribution pour maintenir l’ordre dans le pays. Ce que le milliardaire réclame. Particulièrement à Washington D.C. La loi sur l’insurrection permet de le faire.

« Nous ne sommes pas dans cette situation-là. Je n’appuie pas l’invocation de cette loi », a justifié le chef du Pentagone et ex-lobbyiste pour l’industrie militaire, en matinée, avant de changer complètement de cap en fin d’après-midi pour autoriser l’envoi d’une centaine d’hommes dans la capitale, où la tension monte depuis plusieurs jours, de la rue vers la Maison-Blanche.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au coin de la 38e et de Chicago Avenue, où George Floyd a été tué, un mémorial improvisé est le lieu incessant de réunions, de manifestations de discours. Malgré le couvre-feu, une petite communauté occupe les lieux, nuit et jour.

Il a eu une rencontre dans ladite Maison et des discussions au sein du Pentagone en après-midi. « Ce n’est pas clair [si Esper] a rencontré le président », indique la dépêche de l’Associated Press.

Mais pour Dave Knoll, c’est clair qu’il va en payer le prix politique. « Ce n’est pas le moment de jouer les va-t-en-guerre, a dit l’homme, dans la jeune soixantaine, en gardant ses distances. « S’il ne change pas d’attitude rapidement, ça va lui coûter la présidence. Et ça ne va surtout pas aider les républicains à le faire réélire. »

Dans une église méthodiste de Lakeland Shores, au bord de la rivière Sainte-Croix — oui, c’est son nom — qui sépare le Minnesota du Wisconsin, Pamela Duffy venait de terminer son bénévolat. La confection de couvertures pour les enfants d’une communauté autochtone du Dakato du Sud. Une bonne œuvre. Et elle était d’accord, elle aussi avec le joueur de golf.

« Il y a des politiciens qui profitent de la situation pour créer le chaos, a-t-elle dit. Les manifestants pacifiques ont été abusés par des groupes violents infiltrés qui servent les intérêts de politiciens qui veulent faire intervenir l’armée ». Elle a dit avoir lu ça sur les réseaux sociaux. Comme on lit d’autres choses.

« La mort de George Floyd [cet Américain sans histoire de 46 ans, tué le 25 mai dernier lors d’une interpellation] donne désormais l’occasion aux politiciens de changer les choses, a-t-elle ajouté. Il faut modifier les lois pour enfin punir la discrimination. Les responsables de sa mort doivent être poursuivis et faire de la prison pour ce qu’ils ont fait. »

Mercredi, c’est un pas dans cette direction qu’a fait le procureur général du Minnesota, Keith Ellison, en annonçant une modification des accusations portées contre Derek Chauvin, le policier blanc qui a tué Floyd en écrasant son cou sous l’autorité de son genou en uniforme pendant plusieurs minutes. L’homicide involontaire est devenu meurtre au deuxième degré. C’est ce que demandait l’avocat de sa famille.

L’État poursuit également ses trois acolytes lors de cette bavure, les policiers Tou Thao, Alexander Kueng et Thomas Lane pour complicité de meurtre et homicide involontaire. C’est ce que demande la rue depuis plusieurs jours ici. Et Amy Klobuchar, la sénatrice de l’État, a dit sur Twitter que c’était « un pas important vers la justice ».

Autour de l’église, dans ce comté rural où Donald Trump a fait des gains politiques importants dans les dernières années, avec ses politiques protectionnistes qui plaisent à l’industrie du bois, entre autres, la parole de ses partisans n’a pas été facile à faire sortir.

« Pas d’enregistrement », a dit un homme croisé à l’entrée de sa ferme, avant de monter rapidement dans sa voiture pour partir, au lieu d’exposer son point de vue sur les tensions en cours dans la grande ville voisine.

« Mon opinion, je vais la garder pour moi », a dit un vétéran croisé à Bayport, petite ville très blanche au bord de la rivière Sainte-Croix. Elle abrite une prison, la Minnesota Correctional Facility, un pénitencier de niveau sécuritaire 4, qui, lui, selon les données officielles, est habité, lui, à 34,4 % par des Afro-Américains. Ils ne représentent que 6 % des habitants de cet État.

« Je ne vous recommande pas de parler de ces tensions à mon mari, a dit une femme sur le patio de sa maison. L’homme passait la souffleuse à feuille frénétiquement juste derrière elle. Il n’a même pas levé les yeux. Notre fille vit à Minneapolis. Sa voiture a été incendiée. »

Elle n’en dira pas plus. Son mari n’arrêtera jamais sa machine à bruit.

À la marina d’Afton, près de son bateau, Mark, lui, refusera juste de donner son nom de famille. Mais il donnera un début d’explication à toute cette réticence.

« Les gens ici, dans le comté, ne veulent pas savoir ce qui s’est fait ou ce qui se passe parce que ça les rend inconfortables, a-t-il dit. Ils préfèrent se voiler les yeux au sujet de la discrimination. Mais cette fois-ci, la force de l’événement ne leur permet plus de se faire croire que ce genre de choses est normal. »

C’est que « Papa change le monde ». C’est ce qu’a dit Gianna Floyd, la fille de 6 ans de George Floyd, dans une vidéo qui s’est répandue mercredi dans la journée. Elle est montée sur les épaules de l’ex-joueur de basketball Stephen Jackson, ami de son défunt père, et participe à une manifestation à Minneapolis.

 

La veille, sa mère, Roxie Washington, en larmes, a demandé lors d’une conférence de presse pourquoi son enfant allait être privé de la présence de son père pour le reste de sa vie ? « Il ne la verra jamais grandir, jamais être diplômée. Il ne marchera plus jamais à côté d’elle, a-t-elle dit. À partir de maintenant, si elle a besoin de son père, elle n’en a plus. »

« Ce drame est profondément triste. Cela ne devrait pas se produire, a dit Lana Larson, paisiblement assise pour contempler le fil de l’eau au bord de la rivière Sainte-Croix. En novembre prochain, je vais aller voter pour changer ces inégalités. Et j’espère que les Afro-Américains vont se mobiliser, massivement, pour en faire autant. »

« Je crois que Donald Trump est un idiot, a dit Judy Alberts, rencontrée dans le stationnement du golf de Woodbury, en ajoutant : je sais, je ne devrais pas dire ça à des gens que je ne connais pas. Je ne sais pas si cette crise va avoir un effet sur les élections. Je n’y ai pas réfléchi. Mais au fond, j’espère qu’il va perdre. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Parole de citoyens «Nous sommes en conflit permanent ici. C’est l’Amérique!»

Gena Allen, retraitée. Avant, elle travaillait dans le monde du télémarketing. | « Gardez vos distances. » Ça a commencé par cette mise en garde. Parce qu’elle fumait tranquillement une cigarette, assise à une table, dans le jardin de sa maison d’Afton, petite ville tranquille du Minnesota rural, mais aussi, précisera-t-elle plus tard, parce qu’elle « n’aime pas voir des étrangers rôder autour de chez [elle] ». Et puis, elle s’est faite un peu plus sympathique.

« Ça dure depuis tellement longtemps. Je suis heureuse que l’on en soit arrivé là, à ces manifestations partout dans les villes du pays. Vous savez, la police est un peu épeurante pour tout le monde. Pas juste pour les Afro-Américains. Pour les Blancs aussi. C’est très inspirant de voir tous ces Américains qui se tiennent ensemble aujourd’hui pour réclamer justice et pour appeler à la fin de la discrimination. J’ai l’impression que les privilèges des Blancs sont un peu mieux compris maintenant. Je me dis aussi que ce que vivent les hommes noirs l’est également un peu mieux par les blancs. Comment un homme peut-il mourir lors d’une interpellation ? Pourquoi les Noirs se font-ils intercepter par la police simplement parce qu’ils marchent dans un quartier riche ? Tout ça n’a plus sa place ici. Comme femme, je comprends très bien les contraintes et les restrictions dans une société. Parce que j’en subis moi aussi. »

Le nom de Donald Trump lui fait faire la moue. « Sa réaction politique est totalement inappropriée. La maison s’effondre et il ne fait rien pour la soutenir et pour la garder en un seul morceau. Ce qu’il veut, ce sont des opportunités pour des photos qui vont servir à alimenter sa communication, mais il ne veut pas faire de discours pour apaiser les gens, pour ramener l’unité dans ce pays, alors que l’on en a un grand besoin. »

Fabien Deglise


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6 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 4 juin 2020 08 h 47

    Rassurant ce texte

    Ca me rassure de lire que certains voisins du sud, même certains qui auraient voté pour Trump, sont contre ses actes et ses désirs d'écraser encore plus une minorité abusée, contre les facons de faire aussi de certains policiers qui sont franchement des tueurs racistes. Souhaitons que ce pays devienne respectueux de sa population. Trop d'hommes, de femmes et d'enfants ont été battus ou tués seulement à cause de la couleur de leur peau.
    Ce sont plutôt les agresseurs des minorités visibles qu sont dangereux; un batteur ou un tueur de personne noire sera plus à même de battre et torturer sa femme et ses enfants aussi de frauder et de voler; toutes ces facons de faire se recoupent habituellement chez ces individus.

  • Marc Pelletier - Abonné 4 juin 2020 09 h 25

    J'espère....

    Oui, j'espère que ces événements marqueront un début d'égalité et de justice, partout dans le monde !

    En 2020, on se pose encore la question : " Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ".

  • Marc Pelletier - Abonné 4 juin 2020 09 h 25

    J'espère....

    Oui, j'espère que ces événements marqueront un début d'égalité et de justice, partout dans le monde !

    En 2020, on se pose encore la question : " Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ".

  • Michaël Lessard - Abonné 4 juin 2020 12 h 41

    Merci pour ce reportage intéressant

    Toujours intéressant de vérifier ce que les gens sur le terrain disent ou pensent.

    Souvent, à travers l'histoire humaine je dirais, il y a des différences et nuances importantes entre ce que dit l'histoire officielle, le discours dominants et ce que disent/pensent vraiment les gens en privé.

  • Serge Lamarche - Abonné 4 juin 2020 12 h 50

    Lente évolution

    On sent un vent de changement grâce à la technologie. La vérité peut enfin être dévoilée facilement.
    Peut-être que le français pourra reprendre du poil de la bête que sont les États-Unis... Tout est possible!