Mise en garde de Twitter contre des propos de Donald Trump

Donald Trump a menacé le réseau social Twitter de représailles pour la mise en perspective de ses propos.
Photo: Olivier Douliery Agence France-Presse Donald Trump a menacé le réseau social Twitter de représailles pour la mise en perspective de ses propos.

Est-ce le commencement d’une autre nouvelle normalité ? Mardi, pour la première fois de son histoire, le réseau social Twitter a souligné le caractère mensonger d’un micromessage de Donald Trump en y ajoutant un lien menant à des informations factuelles contredisant les affirmations du président américain.

Le populiste se prononçait alors sur le vote par la poste, envisagé aux États-Unis pour les élections de novembre prochain dans le contexte dans la COVID-19, et que le républicain craint qu’il ne lui soit pas favorable. Depuis plusieurs jours, il démonise donc ce mode de collecte des voix, comme il l’a fait cette semaine, en le qualifiant de « rien de moins que de substantiellement frauduleux », a-t-il écrit. Et ce, sans aucune étude, aucune enquête, aucun fait permettant d’étayer son accusation. Ce que vient de surligner Twitter avec sa mise en garde invitant les 80 millions d’abonnés du milliardaire et ex-vedette de la téléréalité à « obtenir les faits sur le vote par la poste ».

Le lien conduit vers une brochette de sources diversifiées, des articles issus de grands journaux, des tweets de commentateurs politiques faisant la démonstration du caractère erroné de l’affirmation présidentielle, preuves à l’appui. Mais sonne-t-il également la fin de la récréation dans la cour de la post-vérité où Donald Trump agit depuis plusieurs années en intimidateur en chef et promoteurs de fausses nouvelles et de demi-vérités ?

« On aimerait tous le croire ! Mais il n’est pas certain que ce phénomène se reproduise fréquemment, laisse tomber Arnaud Mercier, professeur de communication à l’Université de Paris-2 et spécialiste des fake news à l’Institut français de presse de Paris. D’abord, parce qu’il faut beaucoup de courage à Twitter pour oser contredire publiquement le président des États-Unis. Ensuite parce qu’agir ainsi, c’est immanquablement être accusé d’interférer dans la course présidentielle et d’être contre le candidat républicain », posture difficile à tenir pour une entreprise comme Twitter, fleuron du technolibertarisme à la sauce Silicon Valley dont le succès repose en partie sur sa guerre à la régulation et sa philosophie du vivre et laisser vivre.

Mercredi, sur ce même réseau social, l’occupant de la Maison-Blanche ne s’est d’ailleurs pas gêné pour se faire entendre en menaçant même Twitter de représailles pour la mise en perspective de ses propos.

« Les républicains estiment que les médias sociaux réduisent au silence la voix des conservateurs, a-t-il écrit. Nous les réglementerons avec force ou les fermerons avant de pouvoir permettre que cela se produise. »

En agissant de la sorte, Twitter se donne un rôle éditorial qu’il a toujours refusé de jouer. Il vient de faire apparaître une limite dans la capacité d’un politicien à user du mensonge, de manière à redonner à son espace public un caractère un peu plus fonctionnel

 

Riposte trop subtile

Pour le romancier franco-américainAntoine Bello, dont les premières œuvres ont anticipé la naissance d’une ère de post-vérité et de construction de réalités alternatives à des fins politiques, ce premier encadrement des propos présidentiels s’explique peut-être par le contexte particulier « de vie et de mort » dans lequel la crise sanitaire actuelle nous a fait entrer. À présent inhabituel, réplique exceptionnelle, en somme.

« Mais la réponse imaginée, un simple lien en fin de tweet, me paraît à la fois bien tardive et trop subtile pour espérer atteindre l’électorat de Trump, dit-il en entrevue au Devoir mercredi. De manière générale, je m’interroge d’ailleurs sur la complaisance de Twitter à l’égard de Trump, complaisance qui n’est peut-être pas étrangère au fait que Trump représente une part non négligeable du trafic de la plateforme. »

Trop peu ? Trop tard ? La critique s’est fait entendre mercredi, alors que l’apparition de l’avertissement sur Twitter, lié au propos de Trump, est intervenue au terme d’une interminable succession de mensonges et de demi-vérités que le réseau n’a jamais sanctionnées.

La dernière mise à jour de la base de données des propos erronés du président tenue par le Washington Post révélait début avril qu’il en avait produit pas moins de 18 000 lors des 1170 jours de sa présidence. Cela fait un rythme d’une quinzaine par jour.

La semaine dernière, Twitter a refusé d’effacer un tweet de Donald Trump dans lequel il accusait un de ses opposants politiques, Joe Scarborough, animateur à MSNBC et ex-politicien de la Floride, d’avoir assassiné son assistante parlementaire en 2001.

Lori Klausutis, c’est son nom, est décédée d’une crise cardiaque. L’autopsie n’a jamais conclu à un meurtre, contrairement à la théorie du complot que le décès de la jeune femme de 28 ans travaillant dans un lieu de pouvoir a fait émerger et auquel le président américain a redonné du carburant, à dessein.

Depuis plus de huit semaines, M. Trump fait la promotion également de l’hydroxychloroquine contre la COVID-19, un médicament dont les récentes études confirment qu’en plus d’être inefficace contre le coronavirus, aurait fait accroître le nombre de morts lié à cette maladie. Twitter n’a jamais mis ses propos en perspective.

Un rôle éditorial

« Il y a eu beaucoup d’appels à la censure et à la suppression de plusieurs messages de Donald Trump qui induisent la population en erreur, dit à l’autre bout du fil Simon Tremblay-Pépin, critique de la post-vérité et professeur à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Mais cette option est difficilement envisageable », en raison, entre autres, de la nature du réseau, mais également de la fonction de l’émetteur des messages, le président américain, élu démocratiquement.

« Mais nous sommes peut-être devant un retour du balancier. En agissant de la sorte, Twitter se donne un rôle éditorial qu’il a toujours refusé de jouer. Il vient de faire apparaître une limite dans la capacité d’un politicien à user du mensonge, de manière à redonner à son espace public un caractère un peu plus fonctionnel », et un peu moins critiquable.

En mettant en « perspective critique avec d’autres points de vue plus éclairés et moins contestables sur les faits » les propos de Donald Trump, Twitter a pris « une décision raisonnable » qui n’a « aucune incidence auprès des soutiens idéologiques et politiques convaincus », estime Arnaud Mercier.

« Mais cela a le mérite de signifier aux autres que Twitter n’entend plus cautionner tous les usages déviants possibles de sa plateforme dans un climat politique tendu », et un contexte sanitaire particulier où faire la promotion du vote par la poste est aussi une manière de lutter contre la prolifération de la COVID-19, poursuit-il.

Une maladie qui visiblement oblige les êtres humains à revoir leurs façons de faire, vient de confirmer Twitter. En rappelant au président américain d’y penser à deux fois avant de mal faire.

À voir en vidéo