Kanesatake attend toujours son corps policier

Au Québec, 44 des 55 communautés des Premières Nations et inuites sont desservies par 22 corps policiers autochtones. C’est notamment le cas du territoire mohawks de Kahnawake.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Au Québec, 44 des 55 communautés des Premières Nations et inuites sont desservies par 22 corps policiers autochtones. C’est notamment le cas du territoire mohawks de Kahnawake.

Le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, Serge Simon, réitérait cette semaine son souhait de revoir un corps policier autochtone patrouiller dans sa communauté. Depuis la disparition des Peacekeepers il y a un peu plus de 15 ans, les tentatives pour les ramener ont été nombreuses, en vain. Explications.

La multiplication des « cabanes à pot » illégales sur le territoire mohawk, au nord de Montréal, a braqué les projecteurs, cette semaine, sur l’absence de corps policier autochtone à Kanesatake. Selon le chef Simon, les Peacekeepers seraient plus à même de pouvoir enrayer le commerce illégal de cannabis que la Sûreté du Québec (SQ).

Or, la requête de l’élu mohawk ne date pas d’hier. En fait, Serge Simon la formule depuis son arrivée au pouvoir, en 2011. L’année précédant son élection, la population s’était prononcée pour un retour des Peacekeepers. Des pourparlers ont eu lieu avec les deux ordres de gouvernement, mais les négociations sont restées lettre morte.

Le conseil de bande ne doit pas nommer qui que ce soit au sein des Peacekeepers

Si les relations entre la communauté et la SQ se sont améliorées depuis, précise le grand chef Simon, les Mohawks n’ont pas tiré un trait sur la création d’un corps policier autochtone, au contraire. « Ça fait partie de notre droit à l’autodétermination », résume-t-il.

Passé houleux

Kanesatake a déjà eu son propre corps de police, appelé Peacekeepers. Mais depuis les violences de janvier 2004, ce sont les policiers de la SQ qui patrouillent sur le territoire mohawk.

À cette époque, le grand chef James Gabriel avait fait appel à des policiers autochtones de l’extérieur de Kanesatake pour tenter de déloger le chef des Peacekeepers alors en place, question de mettre un terme au crime organisé sévissant sur le territoire.

L’opération a connu un retentissant échec : des Mohawks en colère avaient séquestré quelque 60 Peacekeepers à l’intérieur du poste de police pendant 36 heures. La maison du chef Gabriel avait aussi été incendiée par une poignée d’individus. Les policiers pris en otage avaient finalement été escortés hors du territoire grâce à une intervention du ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon.

Le gouvernement de Paul Martin s’est ensuite retrouvé sur la sellette pour avoir versé 900 000 $ à James Gabriel pour financer son opération, menée en catimini, qui a tourné au fiasco. Ottawa l’a par ailleurs autorisée en dépit de l’opposition du gouvernement du Québec.

Sur fond de crise de sécurité, les élections tenues l’été suivant, en juillet 2005, ont conduit au poste de grand chef du conseil de bande le rival de James Gabriel, Steven Bonspille. Avec une police mohawk toujours inopérante, le nouvel élu promettait de pallier la situation et de « régler le problème de drogue, s’il y en a un ». Un corps policier « indépendant », cette fois, de l’arène politique, avait-il martelé.

Une question de sous

Dans la foulée de cette saga, Geoffrey Kelley a été nommé ministre des Affaires autochtones dans le cabinet Charest. Il a ainsi été témoin de la disparition des Peacekeepers à Kanesatake. Questionné sur les raisons derrière l’absence d’avancée dans le dossier, M. Kelley montre du doigt Ottawa. Si le gouvernement fédéral ne s’est jamais opposé à un retour des Peacekeepers, dit-il en entretien, il n’a jamais dégagé l’argent en conséquence. « Sous le règne de [Stephen] Harper, il y a même eu une volonté de geler le Programme des services de police des Premières Nations », explique l’ex-député libéral.

Plus récemment, en février 2018, le gouvernement Trudeau a annoncé une enveloppe de 291,2 millions de dollars sur cinq ans destinée aux services de police autochtones déjà existants. Mais aucun fonds n’a été prévu pour en créer de nouveaux.

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le grand chef Serge Simon

En vertu de la Loi sur la police, le gouvernement québécois peut conclure une entente avec une communauté autochtone pour qu’elle obtienne ses propres services policiers. Les coûts de fonctionnement sont ensuite partagés entre Québec (48 %) et Ottawa (52 %) dans le cadre d’une entente tripartite.

Au Québec, 44 des 55 communautés des Premières Nations et inuites sont desservies par 22 corps policiers autochtones. C’est notamment le cas des territoires mohawks d’Akwesasne — situé à cheval entre les frontières du Québec, de l’Ontario et de l’État de New York — et de Kahnawake — sis au sud de Montréal. La Sûreté du Québec assure la sécurité des 11 communautés restantes, dont Kanesatake.

La province compte ainsi le plus grand nombre de corps policiers autochtones par rapport au reste du Canada. Et la crise d’Oka, survenue en 1990, y a joué un rôle : avec une volonté d’étendre de tels services, la Loi sur l’organisation policière en matière de police autochtone est entrée en vigueur en 1995, pilotée par le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Serge Ménard.

Une bonne idée ?

Selon l’ex-ministre Geoffrey Kelley, « on a tout intérêt » à accélérer un retour des Peacekeepers à Kanesatake. « Pour la qualité de service offert à la population, on est beaucoup mieux avec un corps policier mohawk. Il y a déjà des officiers équipés, formés à Kahnawake et à Akwesasne qui peuvent contribuer à sa mise en place », suggère-t-il.

Non seulement la SQ y patrouille encore aujourd’hui en marchant sur des oeufs — pouvant se retrouver dans « des situations difficiles, par exemple, de violence conjugale » —, mais les coûts pour assurer la sécurité du territoire sont uniquement couverts par Québec, fait-il remarquer.

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir En vertu de la Loi sur la police, le gouvernement québécois peut conclure une entente avec une communauté autochtone pour qu’elle obtienne ses propres services policiers.

« Il faut que la population donne son accord », observe quant à lui Pierre Trudel, anthropologue et chargé de cours à l’UQAM. « Il faut aussi mettre en place un comité de la police qui serait composé de membres de la communauté, comme on a déjà fait par le passé ».

Pour le grand chef actuel de Kanesatake, Serge Simon, il ne fait aucun doute que la population désire retrouver son corps policier autochtone. N’y a-t-il pas la crainte chez des citoyens de revivre un jour les violences de 2004 ? D’où l’importance, répond l’élu, « d’enlever la politique » du futur corps policier pour garantir son indépendance. « Le conseil de bande ne doit pas nommer qui que ce soit » au sein des Peacekeepers, plaide le chef Simon.