Moins d’un maire sur cinq est une mairesse

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Sur les dix villes de plus de 100 000 habitants au Québec, quatre seulement atteignent la zone paritaire.
Photo: iStock Sur les dix villes de plus de 100 000 habitants au Québec, quatre seulement atteignent la zone paritaire.

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S’il y a de plus en plus d’élues dans les conseils municipaux, elles représentent aujourd’hui à peine un tiers des conseillers et moins d’un maire sur cinq. Mais celles qui sont là se battent pour inscrire le sujet de l’égalité femmes-hommes à l’ordre du jour municipal.

Isabella Tassoni est conseillère municipale à Laval depuis novembre dernier. À 27 ans, la jeune femme, titulaire d’un diplôme de science politique de l’Université Concordia, dit ne jamais avoir imaginé qu’elle ferait un jour de la politique.

« Le manque de modèles sans doute, raconte-t-elle. On n’en voit pas beaucoup de femmes en politique, de jeunes femmes encore moins. J’étais très investie dans mon milieu. Alors quand j’ai eu l’occasion de m’engager, lorsqu’on m’a fait cette proposition, je me suis dit pourquoi pas. »

Elle a été élue dès sa première campagne, mais avoue que le porte-à-porte a été un exercice difficile. La moyenne d’âge des votants à Laval se situe dans la cinquantaine et voir une femme, qui plus est jeune… elle sentait bien dans certains regards qu’elle manquait de crédibilité et que l’on ne l’attendait pas forcément là.

Peu de parité

Et pour cause : sur les 21 élus au conseil municipal de Laval, 8 seulement sont des femmes. C’est deux de plus qu’en 2013, mais on est loin encore de la parité. Sur les dix villes québécoises de plus de 100 000 habitants, quatre seulement atteignent la zone paritaire, à savoir Montréal, Québec, Sherbrooke et Lévis. Et 11 villes sur les 19 qui comptent entre 40 000 et 100 000 habitants peuvent se targuer d’atteindre la parité ou presque.

À la grandeur du Québec, les femmes représentent 32,3 % des élus municipaux, contre 24,8 % lors des élections de 2013. On compte également 18,8 % de mairesses, contre 17,3 % en 2013.

« On progresse lentement mais sûrement », commente Maude Laberge, mairesse de Sainte-Martine et toute nouvelle présidente de la commission Femmes et gouvernance de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). « La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas de handicap à être une femme. Lorsqu’elles se présentent, elles ont autant de chance que les hommes d’être élues. Mais elles sont malheureusement encore trop peu nombreuses à se lancer en campagne. »

Les choses changent

La mairesse met cela sur le dos de la culture politique, encore très masculine, notamment dans les petites communautés. Du manque de modèles évoqué par Isabella Tassoni. De la situation économique des femmes, qui sont souvent moins riches que les hommes. De l’éducation, qui fait que dès l’école, il est plus difficile pour une fille que pour un garçon de prendre la parole en public.

« Et puis, il y a bien sûr la conciliation famille-vie politique, qui n’est vraiment pas évidente, ajoute-t-elle. Les réunions tard le soir parce que, dans les petites villes, être élu n’est pas un travail à temps plein et que plusieurs élus ont des emplois durant la journée. Les femmes en politique municipale doivent alors concilier leur travail, leur poste d’élue et la vie de famille. »

Pourtant, avec l’arrivée d’une nouvelle génération en politique, les choses semblent vouloir changer un peu. De plus en plus de municipalités font en sorte qu’il n’y ait pas de réunions à l’heure du souper. D’autres mettent en place une halte-garderie pour les enfants des conseillers et des citoyens. Certaines ont aménagé une salle d’allaitement. Enfin, la nouvelle loi permettant aux élues et aux élus de s’absenter durant 18 semaines lors de la naissance d’un enfant, alors qu’ils étaient jusque-là automatiquement destitués après 90 jours d’absence, est un pas dans le bon sens.

« Ça profite à tout le monde, même aux jeunes papas, souligne Mme Laberge. Il y a des générations d’enfants qui ont grandi sans voir leur père parce qu’il était en politique. Beaucoup ne veulent pas reproduire ça. »

Politique d’égalité

Julie Bourdon est conseillère municipale à Granby. Pour pouvoir se consacrer entièrement tant à sa famille qu’à sa communauté, elle a décidé de quitter son emploi, quitte à faire un sacrifice financier. Elle est impliquée dans plusieurs comités et a notamment pris en charge la mise sur pied de la politique d’égalité que sa ville a adoptée il y a 18 mois.

« L’objectif, c’est de favoriser l’accessibilité des femmes aux transports en commun et aux installations de la Ville, explique-t-elle. De s’assurer que les communications soient épicènes, d’encourager l’accès des femmes aux instances, d’offrir un milieu de vie sécuritaire et sans violence et de sensibiliser la population aux avantages d’une culture d’égalité. »

Plusieurs villes ont aujourd’hui adopté ce type de politiques, qui consistent à la fois à modifier les pratiques au sein de l’administration municipale et à offrir des services à la population en s’assurant qu’ils ne défavorisent pas un sexe ou l’autre.

« À Granby, par exemple, tous les employés à des postes de secrétariat ont été formés à l’écriture épicène, note-t-elle. Notre service de police s’est également rapproché d’associations travaillant sur les violences faites aux femmes. »

Vigilance

Ailleurs, certaines municipalités mettent en place des « comités femmes et villes », instances composées de femmes issues d’organismes communautaires, de membres du conseil ou de citoyennes et citoyens et qui permettent d’avoir un regard extérieur sur les projets municipaux et d’assurer une double vigilance pour éviter les inégalités entre les sexes.

Des marches exploratoires sont également organisées. Celles-ci consistent à former un groupe représentatif de la population, qui va déambuler dans une rue ou un quartier afin de déterminer ce qui pose problème dans le paysage urbain. Plusieurs problématiques liées notamment à l’éclairage public ont été relevées çà et là.

À Sainte-Martine, la mairesse a institué un tour de parole hommes-femmes aux séances du conseil pour créer un climat favorable à l’expression des citoyennes.

La Ville de Laval simule des conseils de femmes. Il s’agit de reproduire le fonctionnement d’un conseil municipal, mais seules les femmes peuvent y participer.

« C’est ouvert à toutes les femmes, explique Isabella Tassoni. Ça leur permet d’expérimenter le monde politique. À terme, nous espérons que ça en convaincra plus d’une à rejoindre l’arène politique. »

Elles rejoindraient ainsi Maude Laberge, Julie Bourdon et Isabella Tassoni, trois jeunes élues qui soutiennent que le palier municipal est un endroit privilégié pour faire changer les choses en matière d’égalité femmes-hommes.

« Parce que nous sommes proches de la population et que nous offrons de nombreux services, souligne Julie Bourdon. Et parce que les décisions peuvent se prendre rapidement. »