Pour freiner l'hémorragie de la hausse des coûts des médicaments

L'étude intitulée "Analyse socioéconomique de l'industrie pharmaceutique brevetée pour la période 1991-2000" publiée par la Chaire d'études socioéconomiques de l'UQAM, dresse un bilan financier de neuf des quinze principales multinationales pharmaceutiques sur une période de dix ans. Rien de plus, mais aussi rien de moins. Cette étude est évidemment partielle parce qu'elle ne prétend ni à l'analyse de l'industrie pharmaceutique en général ni à l'analyse du programme d'assurance-médicaments. Elle se penche plutôt et seulement sur la réalité économique et financière des pharmaceutiques étudiées. Elle est par ailleurs impartiale puisque les constatations auxquelles cette étude en arrive découlent d'un strict exercice empirique d'analyse des rapports annuels rendus publics par les compagnies pharmaceutiques elles-mêmes. D'une manière évidente, notre étude démontre que celles-ci font depuis une décennie une overdose de profits et qu'elles ont, de ce fait, une part de responsabilité dans la hausse des coûts de santé publique et privée.

L'objectif de notre étude était de brosser un tableau de la réalité financière des pharmaceutiques dans le but d'apporter des renseignements concrets et pertinents afin de nourrir le débat public sur les enjeux en cours dans le domaine de la santé publique. Les recommandations qui s'y trouvent visent à proposer une solution juste et équitable en ce qui a trait au partage des coûts et des responsabilités entre les partenaires (citoyens, État, pharmaceutiques). En ce sens, cette étude est tout à fait conforme avec la mission que s'est donnée notre chaire de défendre les intérêts supérieurs de la collectivité.

À la suite des nombreuses réactions positives et de quelques réactions négatives suscitées par notre étude, tant chez le public en général que chez les professionnels de la santé, il nous semble humblement que notre objectif a été atteint.

On reproche à notre étude de ne pas avoir tenu compte, dans l'évaluation des prix des médicaments (par le fait même des profits des pharmaceutiques), des "coûts évités" au système de santé grâce aux médicaments. D'abord, une partie de ces coûts ne sont pas évités puisqu'ils sont transférés et absorbés en achat de médicaments plutôt qu'en services de santé. D'autre part, comment peut-on évaluer des coûts évités par un système? À partir de quelles hypothèses est-il possible d'évaluer des coûts virtuels? Comment, alors, fixer un "juste prix" en fonction d'hypothèses spéculatives? À qui se fier?

Fixer le prix de vente des médicaments en fonction du "coût évité" pour le système de santé est une méthode tout simplement irrationnelle et inhumaine. Il est farfelu de justifier les prix de vente abusifs des médicaments sous prétexte qu'ils pourraient éviter certains coûts en santé dont on ne connaît même pas la teneur et l'importance. En suivant une telle logique de la "valeur subjective ajoutée" en fonction des dépenses évitées en santé, les producteurs de fruits et de légumes seraient alors en droit de décréter une hausse majeure du prix de leurs produits puisque ceux-ci sont excellents pour maintenir la santé et prévenir les maladies et parce qu'ils évitent des frais d'hospitalisation.

Si on persiste dans cette logique, il faudrait alors tenir compte des coûts imputables en santé publique causés par les prix prohibitifs des médicaments. Qu'en est-il des gens démunis qui ne peuvent se payer ces médicaments? Ne se retrouvent-ils pas à l'hôpital parce qu'ils n'ont pu obtenir des remèdes nécessaires à leurs maux? Quel est l'impact sur les familles à faible revenu qui doivent consacrer une partie de plus en plus importante de leur budget à l'achat de médicaments plutôt qu'à l'achat de produits favorisant une alimentation saine et équilibrée? Quels sont les coûts sociaux liés à la dépendance aux médicaments et à la surconsommation?

Profits des pharmaceutiques

Nous ne sommes pas en désaccord avec la vente, la recherche, la création et la consommation de médicaments. L'industrie pharmaceutique a sa raison d'être et une utilité sociale dont on ne peut remettre en question les bienfaits pour la collectivité. Nous croyons également que l'industrie pharmaceutique brevetée se doit d'être rentable afin de faire face aux frais inhérents qu'amène la découverte de nouvelles cures. Cependant, notre étude démontre que nous payons trop cher, individuellement et collectivement, nos médicaments.

Nos recommandations réalistes et pragmatiques permettraient d'abaisser le prix des médicaments sans nuire à l'excellente santé financière des pharmaceutiques et ainsi de donner accès aux médicaments à un plus grand nombre de personnes et à moindre coût. Un contrôle des prix des médicaments s'impose. Le gouvernement se doit d'intervenir pour réguler cette industrie, sinon ces abus n'iront qu'en augmentant et risqueront de mettre en péril à la fois l'équilibre budgétaire de l'État et la survie de notre programme d'assurance-médicaments. À preuve de la pertinence de notre étude: selon le New York Times, 37 États américains s'apprêtent, au cours des prochaines années, à légiférer dans ce dossier pour contrôler la hausse du prix des médicaments brevetés.

La cupidité est déplorable mais elle devient carrément immorale quand elle s'exerce sur un bien essentiel à la vie de tous les citoyens. N'oublions pas que les décisions et les actions des dirigeants des pharmaceutiques ne sont pas édictées par le serment d'Hippocrate mais bien soumises aux diktats du Dow Jones...