Rêver plus loin avec une ville «à portée de roues»

«J’ai 39 ans, je suis en fauteuil et je suis stressée de me rendre jusqu’au parc toute seule», écrit Kimby Kistabish.
Photo: Nature Québec «J’ai 39 ans, je suis en fauteuil et je suis stressée de me rendre jusqu’au parc toute seule», écrit Kimby Kistabish.

Je vis avec trois unicités, trois étiquettes, trois discriminations : je suis Autochtone, j’ai vu le jour en tant que femme et je suis aussi une personne qui se déplace à roulettes. À roulettes, c’est mon expression pour dire que je suis en fauteuil et que je me déplace à la force de mes bras. Ça ne m’a jamais empêchée d’être bénévole ou d’être sportive. J’ai plusieurs pentathlons des neiges et marathons en fauteuil adapté à mon actif. Je participe aux courses partagées de Québec tous les mercredis d’été. Je viens du Nord, moi ; j’ai besoin de prendre l’air. De sortir pour ma santé mentale, comme tout le monde.

D’un point de vue extérieur, j’accomplis beaucoup de choses ambitieuses malgré mon handicap, mais les activités les plus anodines sont parfois les plus compliquées. Il faut appeler le service de transport adapté plusieurs jours à l’avance. Tout ce qui est imprévu, on oublie, car il n’y a pas toujours de disponibilités. Donc, pluie, soleil, orage, la météo ne change pas grand-chose à mon programme. On se dit que je pourrais simplement sortir dehors. Mais ce n’est pas aussi simple. Les plus gros obstacles, ce sont les trottoirs, les descentes à pic et mon anxiété. J’ai peur de tomber. J’ai peur d’échapper des affaires par terre. J’appréhende, et ça ne vient pas de nulle part.

La chute qui m’a le plus marquée s’est passée à deux rues de chez moi. Je n’étais pas seule ; j’allais faire des courses avec des amis. Déjà, les boutons sur lesquels on ne peut pas appuyer avec la hauteur de nos fauteuils, les feux piétons trop courts, les autos qui sont pressées, ça met la pression. Moi, je suis lente. Mais là, c’était autre chose. Une grosse fissure dans le trottoir. C’était le soir, donc on ne l’a pas vue. Pourtant, je regarde tout le temps les trottoirs. Les fissures dans le trottoir, en fait. Quand il y a beaucoup de monde, on ne voit pas bien le sol. Quand il fait sombre, on ne les voit pas non plus.

Je suis tombée lentement, sur le côté. Mon ami qui me poussait était en état de choc. J’ai eu le réflexe de relever ma tête, mais je me suis cognée pareil. D’habitude, je réussis à tomber sur mes mains. Dans ma vie, je suis souvent tombée, j’ai mes habitudes. Je sais me relever. Mais je suis gênée et ça provoque de l’anxiété. Je sais que le choc n’était pas très fort, mais j’avais peur de faire une commotion. Je me suis imaginé plein de scénarios. C’est ça, l’anxiété.

J’ai 39 ans, je suis en fauteuil et je suis stressée de me rendre jusqu’au parc toute seule. Avec Nature Québec, on est d’accord sur une chose : ce n’est pas le physique, le limitant, c’est la ville. Je ne me promène jamais seule. L’option la moins dangereuse, c’est de rouler sur les pistes cyclables. C’est tout droit, c’est plat, mais on n’en a pas le droit alors qu’on a justement ça, nous, des roues. C’est fait pour rouler. Un simple marquage au sol, un dessin de fauteuil, ça changerait le tout. On se sentirait moins exclus.

Quand Nature Québec m’a demandé comment je voyais une ville vivante, j’ai imaginé des chemins accessibles pour aller dans des parcs adaptés, avec des arbres et des aires de repos. Ils m’ont dit que ça existait, et qu’on appelait ça des trames vertes.

Mais pour l’instant, les endroits publics ne sont pas si adaptés que ça. On manque encore de rampes, on manque encore de trottoirs non fissurés et de nature accessible. Arranger les trottoirs, ça aiderait. Penser aux quartiers qui en ont le plus besoin, ça aiderait encore plus. Ramener la nature en ville, ça ferait du bien à beaucoup de monde.

J’aime la nature. C’est elle qui me calme. Le bord de l’eau, le bois, la forêt, ça, ça me manque. Le bois, ça calmait mon anxiété. Si j’avais un bois en face de ma fenêtre, je descendrais et j’irais boire mon café dehors. Et si quelqu’un me disait que je pourrais le boire dans le parc en bas de mon immeuble, je dirais avec plaisir, mais rendue là-bas, si je m’y rendais, je le boirais froid.

J’espère que mon témoignage permettra de faire changer les choses, de rendre les villes plus accessibles et la nature « à portée de roues ». Peut-être même que d’ici quelques années, je pourrai boire mon café chaud.

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