Le dialogue contre la désinformation

« Tandis que les exemples de désinformation pullulent, nous avons encore le choix d’agir auprès des individus », rapporte l’autrice.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne « Tandis que les exemples de désinformation pullulent, nous avons encore le choix d’agir auprès des individus », rapporte l’autrice.

Dans son jugement expliquant pourquoi il considère que le recours à la Loi sur les mesures d’urgence était pertinent pour mettre fin à l’occupation du Convoi de la liberté à Ottawa en février 2022, le juge Rouleau, président de la Commission sur l’état d’urgence, concluait vendredi dernier que les revendications des groupes manifestants étaient « modelées par un paysage en ligne complètement truffé de désinformation ».

Parallèlement, une enquête réalisée par une centaine de journalistes dévoilait la semaine dernière comment des « agences d’influence » ont manipulé l’opinion publique en intervenant dans 33 campagnes électorales, partout dans le monde. En même temps, on apprend que le gouvernement chinois aurait commandité une campagne de désinformation au Canada à l’occasion des élections fédérales de 2021 « pour faire élire un gouvernement libéral minoritaire et mettre à l’écart certains candidats conservateurs ».

L’actualité nous rappelle à quel point l’accès à des sources d’information diversifiées et fiables est un indicateur de santé démocratique. Que valent des élections, des référendums ou d’autres processus démocratiques dans des contextes de forte désinformation ? Comment une population peut-elle se forger une opinion, demander des comptes au gouvernement et participer au débat public pour trouver les meilleures solutions aux vrais problèmes ?

Plus tôt ce mois-ci, The Economist Intelligence Unit (EIU) publiait son Indice de la démocratie 2022, qui présente des données comparatives sur l’état de la démocratie dans plusieurs pays. Les indicateurs mesurent la tenue d’élections libres et plurielles, le bon fonctionnement des institutions gouvernementales, la participation et la culture politique ainsi que la protection des libertés civiles.

Pour 2022, le Canada arrive au 12e rang des « démocraties entières ». D’un score de 9,24 en 2020, le Canada a chuté à 8,88 en 2022. La diminution du pointage 2022 est liée aux libertés civiles, notamment brimées par le recours à des « mesures d’urgence ».

Le Canada aurait donc eu un meilleur score sans le recours à la Loi sur les mesures d’urgence, ce qui pourtant vient d’être jugé approprié par le juge Rouleau. « Le droit de manifester contribue à assurer la sécurité du Canada, mais la situation que le Canada a connue en février 2022 n’était pas une manifestation pacifique et licite, soutient-il. Le seuil d’invocation est le moment où l’ordre s’effondre et la liberté ne peut être assurée ou est gravement menacée. À mon avis, ce seuil a été atteint en l’espèce. »

J’ignore si l’EIU réviserait son pointage s’il prenait connaissance de ce jugement. Dans tous les cas, le Canada obtient encore l’un des meilleurs scores au monde en matière de participation politique. Mais pour combien de temps ? En faisons-nous assez collectivement pour valoriser de saines pratiques d’information et de dialogue social ? Sommes-nous assez habiles pour entendre les opinions qui peuvent paraître marginales ou inconciliables et susciter l’appartenance à cette société démocratique, à travers le dialogue ?

L’accès à une information diversifiée et de qualité, la confiance du public en la pertinence de nos institutions publiques (dont le système de justice et le processus électoral) seront déterminants pour la cohésion sociale et la participation politique dans les prochaines années.

Tandis que les exemples de désinformation pullulent, nous avons encore le choix d’agir auprès des individus en stimulant une citoyenneté avertie et en créant des espaces de dialogue inclusifs, tout en adoptant de meilleures politiques publiques de contrôle des algorithmes et des plateformes en ligne. À cet effet, rappelons-nous les conclusions de la Commission canadienne sur l’expression démocratique à laquelle l’Institut du Nouveau Monde avait participé en 2021.

Après neuf mois d’études et de délibération, les six recommandations proposent un cadre réglementaire et des mécanismes indépendants pour réguler les plateformes et les discours en ligne. Elles constituent un plan d’action pratique pour permettre aux citoyennes et citoyens et aux gouvernements de traiter de la question de la prise de parole préjudiciable dans le contexte canadien. Les solutions sont connues, appliquons-les courageusement !

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