Alcool et morale, ou quand l’histoire se répète

« Le débat devrait plutôt porter sur les stratégies de marketing de la SAQ et des liquor stores, éthiquement très contestables », écrit l’auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir « Le débat devrait plutôt porter sur les stratégies de marketing de la SAQ et des liquor stores, éthiquement très contestables », écrit l’auteur.

Au Canada, les premières sociétés de tempérance sont apparues chez les protestants à la fin des années 1820. Leurs partisans prêchaient une consommation modérée d’alcool, idéalement l’abstinence, pour lutter contre l’appauvrissement des ménages, la déchéance morale et la violence conjugale.

À compter de 1840, l’Église catholique a connu une renaissance au Canada français avec l’ultramontanisme, qui prônait la préséance de la religion sur la société civile. Une Église de plus en plus tatillonne, jusque dans la vie privée des fidèles. Au confessionnal, cet outil de contrôle social, les paroissiens devaient dévoiler leurs péchés et se morfondre dans la culpabilité : « Hier, j’ai pris un coup… J’aurais pas dû… »

Sous la pression des sociétés de tempérance, les gouvernements provinciaux et le fédéral ont d’abord résisté à interdire le commerce de l’alcool, par peur de perdre des recettes fiscales. Pour ménager la chèvre et le chou, le fédéral a adopté en 1878 une loi qui accorde aux provinces (et par extension aux municipalités) le droit d’organiser des référendums sur l’interdiction de l’alcool. Le mouvement de tempérance a profité de cette loi pour faire des gains. En 1915-1916, toutes les provinces sauf le Québec interdisaient la vente d’alcool.

Aux États-Unis, un amendement constitutionnel a imposé la prohibition de 1920 à 1933. Dans ce pays comme de l’autre côté de la frontière avec le Canada, le crime organisé roulait sur l’or grâce à la contrebande d’alcool. Il a fallu se rendre à l’évidence : interdire est contre-productif.

Le 10 avril 1919, le Québec a tenu un référendum sur la légalisation de la vente de bière, de cidre et de vin léger. La victoire du oui à plus de 78 % a convaincu le gouvernement de légiférer pour imposer la prohibition des spiritueux.

L’interdit sur les spiritueux a été aboli en 1921 avec la création de la Commission des liqueurs de Québec, qui deviendra la Société des alcools du Québec (SAQ). Les autres provinces canadiennes ont aussi créé leurs sociétés publiques chargées du commerce des boissons alcoolisées.

C’est ainsi qu’une croisade morale et l’échec de la prohibition ont poussé l’État à réglementer la vente d’alcool.

Nous sommes en 2023. Les gouvernements provinciaux dépendent trop des redevances des liquor stores et de la SAQ pour oser restreindre, même un tantinet, le commerce de l’alcool. Dépanneurs et restaurants ont besoin de vendre des boissons alcoolisées pour se maintenir à flot. Économiquement parlant, l’alcool est intouchable. Le débat sur ce produit de consommation reste limité à la santé publique, avec beaucoup d’hypocrisie : la modération a bien meilleur goût, surveillez votre santé, il ne faut pas conduire un véhicule en état d’ébriété, etc., mais pas touche à la marge de profit.

Le Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS) a récemment fait les manchettes avec son rapport Repères canadiens sur l’alcool et la santé, qui présente des directives plus sévères que celles de 2011. Ce rapport prône une modération accrue, idéalement l’abstinence : « il n’y a pas de quantités ni de sortes d’alcool bonnes pour la santé ».

L’histoire, c’est bien connu, a une fâcheuse tendance à se répéter. Sous un vernis scientifique, le CCDUS est la réincarnation des sociétés de tempérance du XIXe siècle. Et il est écrit dans le ciel que des puritains en mal de rédemption, qui occupent un vide laissé par une Église en crise, vont utiliser le rapport du CCDUS pour culpabiliser les individus et les institutions.

Le 21 janvier, Radio-Canada a publié sur son site Web un article intitulé « L’alcool pourrait-il devenir persona non grata sur les plateaux de télé ? ». Quelles seront les prochaines cibles ? Les scènes alcoolisées au théâtre et au cinéma ? Les personnalités publiques qui osent se détendre un verre à la main ? Les 5 à 7 et partys de bureau ? Les adultes qui consomment de l’alcool à domicile devant leurs enfants ?

Le débat devrait plutôt porter sur les stratégies de marketing de la SAQ et des liquor stores, éthiquement très contestables. L’éthique, à ne pas confondre avec la morale.

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