Un peuple mort de rire

« Plus d’un million de Québécois sont en situation de pauvreté », rappelle l’autrice.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne « Plus d’un million de Québécois sont en situation de pauvreté », rappelle l’autrice.

Au Québec, l’humour est plus qu’incontournable : il est devenu indispensable, et même sacré. Une véritable religion, un peu comme le hockey. Vous savez, les saints joueurs de la Sainte-Flanelle ? Les humoristes sont partout. Ils pullulent sur les tribunes et les émissions de radio et de télé ; ils sont omniprésents sur bon nombre de plateaux et dans beaucoup trop de médias.

En quoi être humoriste donne-t-il le droit de commenter l’actualité et la politique ? C’est que le peuple québécois — notre peuple, oui — veut rire à tout prix. Tout le temps. Partout. Constamment. Comme ça, pas besoin de réfléchir.

Comment finit-on une année au Québec, depuis des décennies ? En riant. En montant une belle émission spéciale remplie de sketchs et de parodies, en faisant des blagues sur les politiciens, les vedettes et les « beaux programmes » insignifiants de notre télé québécoise. Et tout le monde regarde ça fidèlement. Religieusement. Un grand rassemblement. Des millions de Québécois sont présents devant leur écran pour la grand-messe du 31 décembre. La tradition du Bye bye remonte à loin et est intouchable. Imaginez une fin d’année différente au Québec, sans Bye bye. Ce serait un scandale, un vrai, pas mal plus que l’éradication des sexes biologiques.

Et comment entame-t-on l’année, dès le lendemain, dans ce presque pays ? En parlant du contenu de cette même émission, voyons. C’était-tu bon ? C’était-tu vraiment drôle ? A-t-on assez ri de la dernière année, ou était-ce simplement du réchauffé ? Pour ensuite s’informer obsessionnellement des records de cotes d’écoute. C’est ahurissant.

Partout dans les médias québécois, on veut des humoristes et des vedettes creuses qui commentent l’actualité, qui parlent incessamment de leur petit nombril, de leur vie, de leur enfance, de leur dernier livre vide, ou bien qui sacrent ou font des jokes de fesses et de pet. Plus bas que ça, t’es déjà sous terre : t’es bel et bien mort. Plus moyen de penser nulle part, de discuter brillamment et intelligemment.

Pendant ce temps, au Québec, des gens d’ici — des Québécois, oui — ont faim. Ils font la file à la banque alimentaire. Plus d’un million de Québécois sont en situation de pauvreté. Pensez-vous sincèrement que des humoristes vont parler de cette réalité ? Évidemment que non. Ce n’est vraiment pas drôle, la pauvreté, peu importe l’angle que vous prenez.

Pendant ce temps, dans ce quasi-pays, on ne peut même plus se faire servir dans notre langue — en français, oui — sur notre territoire, que ce soit dans l’ouest ou au centre-ville de Montréal. « Parlez-vous français ? » « What ? What are you saying ? » Ils sont morts de rire, ces gens. Pas grave, le peuple québécois rit lui aussi. La croisière s’amuse grassement, chers amis, même s’il faut dorénavant s’excuser d’exister dans notre propre pays.

Pendant ce temps, politiquement parlant, on n’a plus les artistes engagés qu’on avait non plus. Ce ne sont plus vraiment des artistes, d’ailleurs, mais des vedettes, des gens connus du grand public et quelques « personnalités publiques ». Plus personne ne veut se mouiller politiquement pour défendre notre langue, notre culture, notre besoin d’indépendance, la nécessité d’avoir un pays, notre pays. Ces individus connus font plutôt de l’autopromotion, font gonfler leur cote de popularité en multipliant les apparitions dans les médias ou encore en participant à d’innombrables émissions superficielles et ridicules à souhait.

Mais ce n’est pas grave, comme on dit, puisque le peuple rit. Il faut rire, chers amis, rire à tout prix. Et comme bien des espèces sur la planète, le peuple québécois est en voie de disparition. Il s’éteindra tranquillement. Nonchalamment. Un peuple mort de rire.

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