Déconstruire pour bâtir un réseau scolaire commun

« Déconstruire l’école à trois vitesses est nécessaire », estime l’auteur.
Photo: Manon Allard Getty Images « Déconstruire l’école à trois vitesses est nécessaire », estime l’auteur.

Dans « Déconstruire l’école à trois vitesses au Québec » paru récemment dans Le Devoir, les professeures Marie-Odile Magnan et Julie Larochelle-Audet expliquent que plusieurs de leurs étudiants (d’actuels ou futurs directeurs d’école) tentent une fois de retour au travail de développer « des projets audacieux pour ébranler, au sein de leur école, le marché scolaire » même s’ils « savent bien que ce n’est pas suffisant ! ».

Les autrices mettent le doigt sur un enjeu majeur dans la lutte contre l’école à trois vitesses : la solution ne peut être que structurelle et doit prendre en compte tout le système d’éducation. On ne peut faire reposer sur les épaules de certains acteurs de l’école publique le poids de l’iniquité du modèle québécois. Les initiatives locales ou individuelles, pour louables qu’elles soient, ne viendront pas à bout de notre système injuste ; il revient au gouvernement québécois d’inclure dans l’équation les écoles privées subventionnées et de concrétiser la promesse d’égalité des chances en éducation.

Déconstruire l’école à trois vitesses est nécessaire. Mais par quoi remplacer le modèle actuel ? Répondre à cette question, c’est le mandat que s’est donné École ensemble et qui a mené à la publication, en mai dernier, du Plan pour un réseau scolaire commun destiné à mettre les écoles publiques et les écoles privées conventionnées à l’abri du marché scolaire.

Toutes les écoles du réseau commun seraient gratuites, les écoles privées conventionnées seraient donc financées à 100 % par l’État. Cette manière de mettre ces dernières au service du bien commun s’inspire de la Finlande, où leur inclusion a eu lieu en 1972.

Toutes les écoles du réseau commun auraient un bassin scolaire en propre. L’utilisation de l’innovation des bassins scolaires optimisés permettra aux élèves d’aller à l’école près de chez eux tout en équilibrant socio-économiquement les écoles d’un même territoire.

Les écoles du réseau commun offriraient, de plus, un choix de parcours particuliers à tous les élèves : il s’agirait d’un libre choix, car ces parcours particuliers seraient gratuits. Cette bonification mettrait à profit les ressources du milieu de même que la culture générale des enseignants. Introduction à la langue innue, orchestre, sports de plein air : chaque école aurait sa personnalité.

À l’extérieur du réseau commun, on trouverait les écoles privées qui auraient choisi de ne pas se conventionner. Celles-ci continueraient à sélectionner leurs élèves et à facturer des droits de scolarité, mais elles n’auraient plus aucun financement public, ni direct ni indirect. Le Plan s’inspire en cela de l’Ontario, où les écoles privées ne sont pas subventionnées. Les élèves qui les fréquentent ne coûtent rien aux contribuables.

Le Plan a été salué depuis son lancement par plusieurs personnalités, dont Pauline Marois, Lise Bissonnette et Camil Bouchard. Pour Guy Rocher, il s’agit « du projet le plus cohérent pour revenir à l’intention du rapport Parent et enfin régler le problème ». Le réseau commun attire maintenant l’attention à l’extérieur du Québec, comme en fait foi l’invitation faite à École ensemble d’aller le présenter en décembre dernier à Barcelone au congrès de l’initiative European Cities Against School Segregation. J’ai d’ailleurs pu remettre en main propre une copie du Plan au ministre catalan de l’Éducation.

Des journaux étrangers parlent du réseau commun, comme en début d’année dans le grand quotidien hispanophone El País. D’autres articles sont à paraître, au Chili notamment. Cet intérêt international doit nous rappeler que l’iniquité scolaire n’est pas propre au Québec et que de nombreuses sociétés cherchent à se sortir de ce cercle vicieux. Le ministre de l’Éducation de la France doit d’ailleurs très bientôt annoncer des mesures en faveur de la mixité scolaire.

L’année 2022 a été pour la société québécoise l’occasion d’une prise de conscience sans précédent quant aux conséquences négatives de l’école à trois vitesses. La soif de changement est forte. Le ministre de l’Éducation Bernard Drainville saura-t-il saisir le taureau par les cornes ou aura-t-on droit à quatre ans de rapiéçage ?

La transformation que nous proposons est pragmatique, chiffrée, réalisable. Pour un gouvernement préoccupé de son legs, elle est beaucoup plus simple à mettre en place que d’avoir à se débattre avec les conséquences de l’école à trois vitesses, l’exemple de la pénurie d’enseignants venant spontanément à l’esprit. Bâtir un réseau scolaire à la hauteur de nos idéaux démocratiques, voilà bien un projet enthousiasmant pour le Québec.

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