Qui est écrivain?

« Une solidarité syndicale à la base de cette géante industrie est très belle à imaginer », écrit l’autrice.
Photo: Catherine Legault archives Le Devoir « Une solidarité syndicale à la base de cette géante industrie est très belle à imaginer », écrit l’autrice.

Sur la place publique, l’orage gronde : tous les auteurs québécois devront-ils dorénavant payer une cotisation à L’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) ? La présidente, Suzanne Aubry, laquelle a longtemps oeuvré au sein de la SARTEC comme scénariste et présidente du syndicat là aussi, expose clairement les défis dans la mire de l’Union au regard des droits et des devoirs des différents intervenants dans le monde complexe de l’écrit, où elle excelle.

Pour ma part, j’ai publié sept livres. Si l’UNEQ collectait rétroactivement 2,5 ou 5 % de mes « revenus », une centaine de dollars, tout au plus, se retrouveraient dans ses coffres. Je n’ai pas beaucoup enrichi non plus la SARTEC et l’ARRQ au cours des 40 ans où j’ai oeuvré dans le milieu télévisuel. Cependant, au sein de ces associations, en dépit d’un système de classe subtil, j’étais à ma place. Mais moi, membre de la vénérable UNEQ ?

La question se pose, tout de même. Peut-on se dire soi-même écrivain, écrivaine ? Ce titre a toujours eu pour moi un je ne sais quoi de sacré, un mot-clé donnant accès à des univers distincts, inventés dans la solitude par des magiciens de l’écriture. Certains ont obtenu cette reconnaissance par une oeuvre unique, d’autres ont semé dans notre imaginaire des personnages et des paysages intérieurs inoubliables formant un corpus.

Je lis sur son site officiel que l’UNEQ regroupe 1600 professionnels de la littérature québécoise. J’ai ouvert mon Petit Robert, histoire de voir ce que ce compagnon indispensable avait à dire au sujet de l’écrivain. Assez intéressant, surtout les citations, dont celle-ci, de Valéry : « Un auteur, même du plus haut talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un “écrivain”. »

Est-on écrivain parce qu’on a été publié ? À vrai dire, je croyais la race rare et, si elle devait appartenir à une communauté quelconque, je l’imaginais secrète, voire anonyme. J’y greffais un esprit de liberté individuelle et le courage d’en assumer le prix.

Curieuse, je suis allée voir « comment devenir membre de l’UNEQ ». J’apprends qu’il y a quatre catégories dans lesquelles le conseil d’administration peut décider d’accepter une candidature : titulaire, adhérent, associé, membre d’honneur si l’on a obtenu l’aval de ses pairs. Le numéro ISBN, soit le numéro d’identification attestant l’enregistrement international d’un livre, est essentiel, c’est en quelque sorte le certificat justifiant une adhésion.

Et puis, il y a un nombre minimum de pages exigé et un ordre de grandeur rattaché au prix d’entrée. Ça m’a donné l’impression d’un cercle vicieux : tous ces « éditeurs » dans les grosses boîtes qui jouissent de revenus garantis et d’avantages sociaux grâce à la vente de livres écrits à la sueur des autres, et puis, trop nombreux, ces va-nu-pieds passionnés de l’écriture, tous dans le même bain…

Une solidarité syndicale à la base de cette géante industrie est très belle à imaginer. Je pourrais sans doute être acceptée comme membre titulaire pour voter sur la question comme plusieurs ont décidé de le faire, je n’aurais qu’à débourser 150 $ par année, ou peut-être aurais-je droit à un rabais à cause de mon âge, mais je devrais pour ce faire m’autoproclamer écrivaine et j’en ressens une petite gêne. Ce serait pour faire quelques sous de plus, car la reconnaissance ne s’achète pas.

Par contre, le faire pour les autres ? Qu’ils aient de meilleures chances ? Peut-être manque-t-il sur le marché un autre livre de recettes pour apprendre comment devenir écrivain sans être publié ou, plus difficile encore, comment être publié si on est écrivain. Ou une de nos puissantes maisons pourrait également commander à un membre du corps journalistique doué pour la fiction un roman orwellien dont l’intrigue tournerait autour du fait que tous les membres de l’UNEQ seraient soit en grève, soit en lockout. C’est à suivre. La réflexion en cours est loin d’être futile.

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