L’itinérant en nous

« Nul besoin d’être en accord pour donner de la considération au contestataire, au candidat
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir « Nul besoin d’être en accord pour donner de la considération au contestataire, au candidat "rejeté" ou au sans-abri. Agir avec civilité et avec considération est à la portée de tous et toutes », écrit l'auteur.

Très jeune, j’ai connu Pierre, Jacques, Yves et Gilles alors qu’ils suscitaient le respect par leurs capacités et leur présence d’esprit. Pourtant, chacun a par la suite vécu de longues d’années d’errance. On les a vus déambuler dans les rues et s’échouer dans les bars ou les cafés. Leur potentiel semblait s’être retourné contre eux. Crises économiques, décisions politiques, corporatisme ou discrimination pouvaient différemment être invoqués comme facteurs incriminants. Néanmoins, le sentiment de ne pas avoir sa place les caractérisait tous.

Axée sur la compétition, notre société est propice au développement des sentiments d’exclusion. Au reste, dès le jeune âge, cette influence peut se transmettre par la famille. Les violences de différentes natures vécues par certains parents augmentent les risques d’agressions physiques ou verbales, de contrôles excessifs, de négligence ou simplement de manques d’attention et de respect pour les sentiments des enfants.

Vivant de fréquents manques de considération, ces derniers deviennent des adultes mal équipés pour l’insertion dans un monde trop souvent implacable. Tapie dans l’ombre ou visible en pleine lumière, une peur les fait douter de leurs potentiels apports à l’économie, à la société ou aux relations humaines. Ils développent en conséquence des attitudes de contrôle abusif, d’évitement des défis, de désinvestissement dans leurs activités ou d’abandon pur et simple.

Sur les chemins de leur vie, ces personnes se retrouvent sans boussole fiable. Elles peuvent être au bon endroit sans le savoir, incapables de choisir devant un carrefour ou intimidées par leurs désirs. Elles vivent une itinérance intérieure pouvant, sous l’influence de facteurs systémiques, devenir économique, sociale et au bout du compte physique.

La lumière de l’ombre

Conditionnés par ce que Max Weber nommait « l’esprit du capitalisme », nous avons une forte tendance à la négation de la part d’itinérance en nous. Il est plus simple de voir d’un côté les intégrés et de l’autre les mésadaptés. Avec ce manque de nuances, la perte d’humanité est énorme. L’esprit critique se rigidifie ; la perte de conscience de soi s’amplifie ; la misère humaine se répand. S’impose alors la nécessité d’une psychothérapie, de la promotion de la bienveillance au travail ou de la guignolée des médias.

Conséquence de la négation de la place de l’autre, l’itinérance nécessite une pratique constante du respect. D’abord, sans égard au statut, à l’échelle individuelle, politique ou sociale, il importe de toujours agir avec civilité. Ensuite, nul besoin d’être en accord pour donner de la considération au contestataire, au candidat « rejeté » ou au sans-abri. Agir avec civilité et avec considération est à la portée de tous et toutes, partout.

Les gains d’une attitude respectueuse sont importants. Chez l’autre, les besoins fondamentaux d’être vu, entendu et respecté sont du coup comblés. Chez soi, les chances sont grandes de se sentir au coeur de la vie. En outre, il est probable que les instants d’ouverture à l’altérité permettent d’apprendre sur soi-même. Ces rencontres inhabituelles ont un potentiel de prise en considération de changements intéressants. En somme, après un certain temps de culture du respect, il arrivera peut-être qu’un jour, votre organisation ou vous-même soyez qualifié de bienveillant.

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