Une société à l’image de ses prisons

« Une société est aussi moderne et humaniste que ses prisons. La façon dont une population traite ses détenus en dit énormément sur celle-ci », avance l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Une société est aussi moderne et humaniste que ses prisons. La façon dont une population traite ses détenus en dit énormément sur celle-ci », avance l'auteur.

Un gamin est mort la veille de Noël à la prison de Bordeaux. 21 ans. Peu importe son passé, ses crimes, ses choix et ses erreurs, ça restait d’abord et avant tout un gamin. Tué un 24 décembre. On ne me fera pas changer d’avis. Il avait un avenir dont personne n’avait le droit de le priver. Et pourtant, il est mort alors qu’il se trouvait en détention illégale.

Il y a quelques années, précisément le 29 août 2018, j’écrivais dans ces pages un texte intitulé « La vocation oubliée des prisons ». Celui-ci commençait ainsi : « Pour parler de la situation des prisons au Québec, on pourrait commencer par une énumération qui aurait tôt fait de prendre la figure d’un enchaînement tragique. Tenez, on pourrait dire par exemple qu’à la prison de Saint-Jérôme, on atteint parfois 120 % de la capacité maximale, qu’à la prison Leclerc, les détenues ont été forcées de vivre en cohabitation avec des hommes, puis qu’à la prison de Bordeaux, ça se tue pour des clopes. Je n’ai rien inventé : à Bordeaux, ça se tue pour des clopes. Ou bien encore, on pourrait balancer des affirmations qu’on aurait tôt fait d’oublier ; mais tant pis, il faut les dire. Dire que la promiscuité, ça pourrit les hommes, que c’est de la torture que de transformer des gymnases en dortoirs, que c’est du sport que de tenter de trouver le sommeil sur des matelas de deux pouces posés à même le sol… »

Pardonnez-moi ce copier-coller, j’aurais préféré avoir suffisamment d’imagination et entamer mon présent texte, qu’on aurait pu simplement intituler cette fois « Les ruines », de manière grandiloquente, choisir les mots justes. Mais on n’écrit pas deux fois le même roman. Dans ce texte passé se trouve encore tout ce qui doit être écrit aujourd’hui. Je pourrais bien sortir le dictionnaire de synonymes, mais à quoi bon, si c’est pour évoquer exactement la même chose qu’en 2018 ? Car au fond, rien, absolument rien n’a changé dans les prisons du Québec, si ce n’est le fait qu’elles sont devenues encore plus invivables. Depuis avril 2017, comme dans une course effrénée vers le désastre, 132 personnes sont mortes dans nos prisons. Parmi elles, 2 qui ont été assassinées, 59 qui se sont suicidées et 27 dont on ignore étrangement toujours la cause.

Un semblant de cohérence?

Je n’ajouterai pas grand-chose, donc, à ce que j’ai déjà dit, et surtout à ce que d’autres ont écrit et décrit mieux que moi. Seulement, j’en profiterai pour marteler la nécessité de lire Délivrez-nous de la prison Leclerc publié chez Écosociété, texte écrit par l’une de ses anciennes détenues, Louise Henry, aussi interviewée récemment dans ces mêmes pages. Récit invivable, qui nous fait comprendre pourquoi on appelle une peine une peine. Voilà la plus grande différence avec la situation d’il y a quatre ans… La prison Leclerc, que le gouvernement canadien de Stephen Harper a fermée en 2012 parce qu’elle tombait en ruine, est désormais un centre de détention pour femmes administré par le gouvernement québécois.

Allez chercher un semblant de cohérence, vous n’y arriverez pas. Ce qui était impensable pour des hommes est devenu une parfaite solution pour des femmes, et ainsi, dans l’indifférence la plus totale, les ruines se sont redressées d’elles-mêmes…

J’ajouterai une conviction que je n’ai pas osé écrire à l’époque : une société est aussi moderne et humaniste que ses prisons. La façon dont une population traite ses détenus en dit énormément sur celle-ci. On peut s’émouvoir et montrer du doigt pour nous donner un semblant de bonne conscience, mais au fond, nous sommes tous responsables de la situation actuelle. Car il suffirait d’un minuscule vent d’indignation pour que le gouvernement intervienne et remédie à la situation en un claquement de doigts.

Je peux comprendre qu’une vaste partie de la classe politique ferme les yeux. Je peux aussi comprendre que, par cette vilaine habitude qui caractérise notre époque, on soit sourd aux cris d’alarmes des intellectuels et des universitaires. Mais ce que je n’arrive pas à saisir, c’est le mutisme généralisé du milieu artistique.

Il suffirait de peu. Il suffirait de quelques prises de parole pour que l’on reconsidère les ruines pour ce qu’elles sont, et pour qu’ainsi, peut-être, on s’attelle à bâtir un environnement sain pour ceux ayant désespérément besoin de se reconstruire.

À voir en vidéo