De la décolonisation des esprits au musée

« Il y aurait beaucoup à faire quant aux représentations des cultures étrangères que nous continuons à véhiculer et qui ne semblent pas avoir beaucoup changé depuis les conquêtes coloniales », écrit l’auteur.
Photo: Getty Images « Il y aurait beaucoup à faire quant aux représentations des cultures étrangères que nous continuons à véhiculer et qui ne semblent pas avoir beaucoup changé depuis les conquêtes coloniales », écrit l’auteur.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article « Totems et tabous », tiré de la série Restitution d’oeuvres, de Stéphane Baillargeon, paru dans Le Devoir. Je suis anthropologue, j’ai collaboré à quelques reprises avec le Musée de la civilisation de Québec, et la diffusion des représentations que notre société s’est construites à propos des autres cultures m’intéresse depuis longtemps.

Au-delà des questions de propriété des artefacts que nos musées présentent, je pense qu’il y aurait beaucoup à faire quant aux représentations des cultures étrangères que nous continuons à véhiculer et qui ne semblent pas avoir beaucoup changé depuis les conquêtes coloniales.

À titre d’exemple, le Musée de la civilisation a présenté l’an dernier une exposition sur les Mayas. Les artefacts (empruntés) étaient splendides, mais les textes explicatifs me sont apparus comme une horreur. Les visiteurs ne pouvaient en sortir qu’avec la conviction que les Mayas étaient des créatures plus proches des extraterrestres que d’êtres humains équipés du même cerveau que le nôtre.

Je joins deux exemples de ces textes explicatifs. Le premier s’intitule « Quelque 8000 dieux ». Pour arriver à un tel chiffre, les archéologues semblent avoir assumé que tout objet de fabrication humaine qui n’avait pas de fonction technique était la représentation d’un dieu. Imaginons un peu à quel chiffre on arriverait si des archéologues du futur compilaient la liste des objets symboliques qui font partie de nos vies, tels que les jouets d’enfants ou nos bibelots.

À la sortie de l’exposition, la seule conclusion possible était que les Mayas étaient vraiment des êtres très, très, très religieux…

En plus, la présentation des croyances attribuées aux Mayas procédait comme un énoncé de faits présentés comme étant parfaitement réels aux yeux des Mayas. Par exemple, « chaque animal peut se transformer en un dieu ». Ou alors, leurs rituels « assurent l’ordre du monde, garantissent de bonnes récoltes et protègent le peuple ».

Cette façon de présenter les choses a de toute évidence un effet pervers. Par exemple, nos historiens affirment depuis très longtemps que, lorsque les Aztèques ont vu les premiers Espagnols, « ils les ont pris pour des dieux ». Une telle affirmation est présentée comme un authentique fait historique dont les fondements se trouveraient dans l’esprit des Aztèques et dans leurs mythes, alors que nous n’en savons à peu près rien.

De la même façon, notre histoire affirme que les Aztèques étaient des gens « très religieux » et que seules leurs croyances en des dieux assoiffés de sang expliquaient leurs rituels de mise à mort de très nombreux captifs « sacrifiés ». Un tel portrait écarte toute idée de mobiles politiques : par exemple, le fait que ces rituels spectaculaires pouvaient susciter la terreur nécessaire pour maintenir le pouvoir des Aztèques sur les peuples conquis, et cela, avec une grande efficacité et à un coût bien inférieur à ceux du maintien de corps militaires et policiers dans tout leur empire.

Autrement dit, en excluant toute possibilité que les Aztèques puissent avoir, comme nous, un cerveau doué de la raison, conformément à la définition de l’être humain que nous professons officiellement (un animal raisonnable).

Si j’ai développé un peu longuement ces exemples, c’est qu’ils me semblaient mieux communiquer l’idée que la décolonisation des communications muséales me semble dépasser largement les questions de propriété. Je pense que la voie des négociations avec les peuples autochtones du Canada ou avec des gouvernements étrangers s’impose, mais je ne suis pas totalement convaincu que la décolonisation des esprits soit automatiquement plus avancée chez ces derniers que chez nous.

Un tel changement des mentalités prendra beaucoup de temps, mais pour que les musées y participent, il serait sûrement utile que leurs dirigeants y soient sensibilisés.

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