Le gâteau aux marrons de grand-mère

« Ce dessert était sublime. Brandissant sa fourchette, dodelinant de la tête, elle savourait sa merveille, le visage rayonnant.
Photo: Istock Montage Le Devoir « Ce dessert était sublime. Brandissant sa fourchette, dodelinant de la tête, elle savourait sa merveille, le visage rayonnant. "Voilà ! Ça, c’est le gâteau que je cherchais." », raconte l'auteur.

Dans ses chroniques, notre collaboratrice Nathalie Plaat en appelle à vos récits. En décembre, mois durant lequel les célébrations de famille se préparent, elle a voulu savoir comment vous habitez vos relations grands-parents/enfants. La rubrique « Des nouvelles de vous » offre un extrait choisi parmi vos réponses.

Quinze années avant sa mort, le 24 novembre 2014, à trois heures du matin, Marie-Laure se dressa dans son lit, à la même date, à la même heure et, avec cet aplomb qui ne cessa jamais de me déconcerter, elle déclara : « Je sais ce que je vais faire. Cette année, pour le réveillon, je ferai le gâteau aux marrons de grand-mère ».

Durant la semaine qui s’ensuivit, jusqu’aux petites heures de la nuit, assise dans ses oreillers, parmi les livres retournés, pêle-mêle sur le couvre-lit, Marie-Laure étudia des recettes, les compara, s’appropriant le meilleur de l’une comme de l’autre. Elle disait : « Je pense mieux en marchant ». Et sortait la nuit distribuer aux chats errants, dans les ruelles, des repas dans des assiettes en carton. Au petit matin d’un dimanche, je l’entendis rentrer de sa tournée. Elle avait rapporté des croissants. Elle s’assit proche de l’oreiller, me tendit un bol de café. À son sourire de Joconde, j’ai deviné qu’elle célébrait une victoire secrète. « J’ai tout compris, me dit-elle, sur ce ton calme qui précédait ses tempêtes, je vois maintenant comment m’y prendre avec ce dessert de fête. »

Comme tous ceux venus d’ailleurs, elle avait recréé — surtout dans sa cuisine —, ce pays idéal quitté le 27 avril 1960 en embarquant sur le paquebot qui l’amènerait du Havre à Montréal. Sa France n’existerait désormais que préservée dans son coeur, telle une confiture scellée à la paraffine. À chaque retour en Europe, elle pesterait contre cette France qui avait osé changer de visage sans lui demander son avis. Elle était partie pour partir, à vingt ans, elle le disait en ces mots, partie pour partir.

L’année de son arrivée, le stylo à bille nouvellement né avait détrôné la plume Sergent-Major pour exécuter les pleins et les déliés des cahiers d’école, mais il faudrait attendre son premier retour en France, cinq années après son arrivée au Canada, pour voir l’avion à hélice remplacer le bateau des grandes traversées atlantiques.

Quiconque venait de loin retrouverait sur le boulevard Saint-Laurent les épices, le café, les olives et les fromages pour nourrir le clandestin réfugié dans ses valises. Encore fallait-il la trouver, cette farine de marrons. Elle eut beau arpenter le boulevard, fouiller, questionner les Italiens pour l’huile et le café, le grec pour les herbes, la poissonnière juive, les Polonais, le couple portugais pour les fruits, l’Anatolien pour le vrac et le Nord-Africain pour les pois chiches et la semoule, ce fut en vain. La farine de marrons était introuvable. « Il vous faudra la faire vous-même, votre farine, ma petite dame », lui dit le pâtissier. « Vous devrez les moudre, vos marrons ! » Et c’est ce qu’elle fit.

Jamais je n’oublierai le premier essai. Elle nous le servit, habillé de chocolat, sur un trépied de porcelaine, déposé sur une dentelle de papier. C’était chez la petite Laure, qu’elle avait aimée avant moi ; c’est pour la rejoindre qu’elle avait traversé l’Atlantique. En trois enjambées sur la passerelle de secours, on entrait dans son logis. Mis à part les couleurs, l’ameublement, nos petites bêtes, ses oiseaux, nos dessins aux murs, l’appartement de Laure était le miroir du nôtre, inversement identique.

La petite Laure et moi, nous n’avions jamais rien goûté d’aussi délicieux, mais Marie-Laure, la grande Laure, ne nous laissa pas le temps de le dire. Nos protestations furent sans appel. Avant qu’on puisse reprendre une autre bouchée, elle ramassa le dessert auquel elle avait consacré sa journée et le jeta à la poubelle. « Ce n’est pas mauvais, dit-elle, mais ce n’est pas LE gâteau aux marrons de ma grand-mère. »

Le deuxième essai, le troisième et aussi le quatrième connaîtraient le même sort. Cela dura cinq jours. Elle recommença à zéro, reprenant à chaque fois depuis le début. De jour et de nuit. Six jours après cette première cérémonie du goûter, elle nous présenta une cinquième incarnation de son gâteau. Intimidé par tant d’autorité et de détermination, je n’osais plus me prononcer, Laure non plus, d’ailleurs. Cette fois, cependant, c’était la bonne. Ce dessert était sublime. Brandissant sa fourchette, dodelinant de la tête, elle savourait sa merveille, le visage rayonnant. « Voilà ! Ça, c’est le gâteau que je cherchais. »

« Ce que vous êtes en train de goûter, c’est le gâteau que grand-mère nous servit le lundi 31 décembre 1945, pour le premier réveillon de l’après-guerre. Qui sait où elle avait déniché les marrons, le beurre, les oeufs et le chocolat dans cette Normandie dévastée. »

« J’avais cinq ans, ajouta-t-elle. Le même âge que cette guerre. Nous étions nées le même jour. Telles des jumelles, nous partagerions, cette saloperie et moi, tout au long de ma vie, une langue et des bruits et des fureurs et un charabia de langue que nous serions seules à comprendre. » Personne n’avait fêté quoi que ce soit depuis cinq années. « C’était mon premier Noël, le premier Nouvel An et le premier arbre décoré avec les animaux et les étoiles biscuitées. Nous étions réunis autour du grand lit de maman revenue de camp, aveugle et, oui, enceinte de Françoise qu’elle aurait tant de mal à aimer. Assise dans ses oreillers dans la seule chambre chauffée à l’étage, au-dessus de la blanchisserie de grand-mère. Vous ai-je déjà dit que je porte le même nom que ma grand-mère ? Elle s’appelait Laure, elle aussi. »

Sur les cartes de la psyché, nos secrets sont introuvables, parce qu’aucune route n’est tracée pour s’y rendre. Il m’est si souvent arrivé, au cours de quatre décennies auprès d’elle, de lui demander pourquoi elle ne m’avait pas déjà raconté ceci ou cela. Comme si on pouvait arriver au bout de quelqu’un. Amusée, mais cavalière, elle était capable de fronde et de boutades ; elle me répondait : « Parce qu’avant toi, mon chéri, personne ne m’a jamais demandé d’en parler. Ces histoires n’intéressent que toi. Je soupçonne même que tu t’en nourris et peut-être même que tu les aimes plus que moi. »

D’autres voix, d’autres filiations

« Quand j’ai compris un jour, j’avais peut-être 12 ans, que ma grand-mère, “mémé d’amour” comme on l’appelait, nous, sa vingtaine de petits-enfants, aimait d’un amour aussi infini et inconditionnel mes cousins et cousines, que ce n’était pas que moi qui avais droit à ça, que ce n’était pas si personnel, ça m’a étonné, mais pas déçu ; j’ai été profondément impressionné par sa capacité à ne laisser personne derrière. »
Pascal Auclair, Notre-Dame-des-Laurentides

« Ma grand-mère n’était ni tendre ni affectueuse. Au milieu du XXe siècle, on avait plus à coeur d’éduquer les enfants que de les cajoler. Quand elle s’occupait de moi, ce n’était pas pour rigoler, mais pour m’enseigner quelque chose. […] Maintenant grand-mère à mon tour, je constate que je n’ai pas transmis ces bons préceptes à ma descendance. Mais tous, dans la famille, connaissent le riz d’Emilia […], et plus de cinquante ans après sa mort, elle continue à vivre dans nos coeurs.
Martine Jeanrenaud-Facal, Sherbrooke

« Je vous écris plutôt comme grand-père, car si on pense souvent à l’impact des grands-parents sur leurs petits-enfants, on oublie l’importance des petits-enfants pour leurs grands-parents. J’ai 65 ans et j’ai cinq petits-enfants. Je vis avec eux certains des plus beaux moments de ma vie. Avec eux, je retrouve mon enfance et je me réconcilie avec elle. […]. Ce sont probablement les personnes qui m’ont le plus aimé tel que je suis de toute ma vie. »
Maurice Gosselin, Québec

« Florian, le troisième de nos petits-enfants âgé de 13 ans, nous demande si nous voulons bien lui donner un peu de notre ADN pour pouvoir nous faire revivre dans un futur lointain. […] Tant son grand-père que moi-même avons reçu cette demande comme un message d’amour, et comme nous sommes les personnes les plus âgées de son entourage, j’imagine qu’il a peur de nous perdre. Cela témoigne aussi de l’importance que nous accordons à la relation que nous avons su créer mutuellement au fil du temps avec lui et nos huit autres petits-enfants. »
Réjane Choinière, Brigham

« Pourquoi on vit, grand-papa ? On meurt tous, d’abord. » Silence. Respiration. Un bol d’air pur. Un vol d’oies blanches passe en s’appelant. La main dans ses cheveux bouclés, je m’entends chercher une réponse. « Regarde comme c’est beau. Entends-tu les oies se dire le chemin qu’il faut prendre ? Le soleil passe à travers le feuillage, les feuilles dansent un peu, le grand arbre est plein de couleur. Il fait beau, tu as un beau sac d’école, tes amis t’attendent. On est bien, ce matin. Je pense que c’est pour ça qu’on vit. » Et lui, me regardant : « C’est une bonne idée, grand-papa. »
 Alain Grenier, Beaumont



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