Au Dollarama de l’énergie

À partir de 2027, Hydro-Québec aura besoin de nouveaux approvisionnements en énergie, précise l’auteur.
The Canadian Press À partir de 2027, Hydro-Québec aura besoin de nouveaux approvisionnements en énergie, précise l’auteur.

Le superministre Pierre Fitzgibbon saura-t-il résister à la tentation de brader notre électricité patrimoniale pour « closer des deals » ? Sa soif de brasser des affaires pourrait avoir des impacts inflationnistes coûteux à long terme, car, au Dollarama de l’énergie, ce sont tous les Québécois qui paieront la nouvelle énergie dont les consommateurs de grande puissance auront besoin pour faire leurs profits ici.

En 2000, nos élus ont exigé qu’une quantité d’électricité équivalente à celle alors produite par les barrages en fonction soit fournie aux Québécois à un prix préférentiel. Cela s’est fait dans un contexte visant à ouvrir partiellement notre marché de l’énergie. C’est ce qu’on appelle le bloc d’électricité patrimoniale. Il est fixé dans la loi à 165 TWh et représente 94 % de toutes les ventes d’électricité faites au Québec en 2021.

Cette façon d’ouvrir partiellement notre marché nous permet d’avoir de l’électricité à un prix près de deux à trois fois moins cher que nos voisins tout en permettant l’exportation d’électricité. Elle a cependant un effet pervers : il est moins profitable pour Hydro-Québec de vendre de l’électricité ici lorsque les conditions de marché sont favorables à l’exportation. Alors que les exportations ne représentaient que 17 % des ventes nettes d’Hydro-Québec en 2021, elles représentaient 24 % de ses bénéfices nets. Cet écart sera encore plus grand cette année.

Notre électricité patrimoniale risque de devenir un bar ouvert utilisé pour attirer des consommateurs de grande puissance. Le trou financier qui se creuse sera tôt ou tard renfloué par une diminution des profits d’Hydro-Québec ou par une hausse de tarifs que tous les Québécois paieront.

 

Deux tendances lourdes s’ajoutent à ce contexte pour bien réfléchir à la meilleure façon de valoriser notre électron vert : d’abord, la demande à venir est astronomique et ensuite les nouveaux approvisionnements en kilowatts coûteront probablement plus cher que l’électricité de nos vieux barrages.

À partir de 2027, Hydro-Québec aura besoin de nouveaux approvisionnements en énergie. Pour atteindre la carboneutralité en 2050, Hydro-Québec prédit un besoin additionnel d’au moins 100 TWh d’énergie, et le ministre Fitzgibbon évoque 150 TWh. L’équivalent de la capacité de production électrique d’une moitié à trois quarts d’Hydro-Québec devra être développé d’ici moins de 30 ans. C’est gigantesque !

Les coûts d’approvisionnement en électricité, pour leur part, n’iront pas en diminuant. Alors qu’il coûte 3 ¢/kWh à Hydro-Québec pour s’approvisionner en électricité provenant des vieux barrages du bloc patrimonial, il lui coûte en moyenne 11 ¢/kWh pour s’approvisionner en électricité postpatrimoniale. Le rendement des plus récents projets s’améliore. L’énergie éolienne du projet Apuiat devrait coûter 6 ¢/kWh, alors que celle du complexe hydroélectrique La Romaine devrait coûter 6,4 ¢/kWh. Cette électricité coûte néanmoins deux fois plus cher que celle du bloc patrimonial, et il est clair que nos meilleures rivières ont déjà été aménagées.

C’est là où le bât blesse. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que l’on se creuse un trou financier en vendant notre nouvelle énergie moins chère que ce qu’elle coûte à produire. C’est exactement ce que fait le ministre Fitzgibbon en attirant de nouveaux consommateurs d’énergie de grande puissance en ayant comme principal argument de vente un tarif oscillant autour de 5 ¢/kWh.

La demande est énorme. D’ici 10 ans, la consommation annuelle combinée des secteurs de l’hydrogène, des batteries, des centres de données, des serres et des chaînes de blocs est estimée à 8,9 TWh. C’est plus du tiers de toute la nouvelle demande projetée. C’est plus que ce que nécessitera l’électrification des transports (7,8 TWh). C’est plus que la production du complexe La Romaine (8,5 TWh). Cela représente une consommation résidentielle équivalant à deux fois celle de la ville de Québec.

Notre électricité patrimoniale risque de devenir un bar ouvert utilisé pour attirer des consommateurs de grande puissance. Le trou financier qui se creuse sera tôt ou tard renfloué par une diminution des profits d’Hydro-Québec ou par une hausse de tarifs que tous les Québécois paieront. Comme le dit sa présidente-directrice générale, Sophie Brochu, on est vraiment dus pour une jasette collective sur nos approvisionnements et sur l’usage de notre électricité. Autrement, notre superministre Fitzgibbon pourrait faire le choix mal avisé de vendre notre électricité pour une cenne la tonne.

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